Les Marranes portugais à Livourne en Toscane, puis à Tunis

 

Après leur conversion forçée en 1497 au Portugal ,le massacre de 4000 Juifs à Lisbonne en 1506..et l’inquisition établie 30 ans plus tard la vie devenait très difficile pour les crypto Juifs qui cherchaient par tous les moyens à quitter le Portugal malgré l’interdiction qui était imposée aux nouveaux chrétiens de ne pouvoir quitter le pays. Beaucoup réussirent cependant à s’enfuir vers l’Amérique du sud, l’empire Ottoman, et la Hollande.

Par Pierre Mamou

(Chapitre 2. Voir chapitre 1 en bas de cet article)

LIVOURNE 

Mais enfin une bonne nouvelle arriva, le grand duc de Toscane Ferdinand 1er de Médicis souhaitant transformer le petit port de pèche de Livourne en un grand port franc et marchand en méditerranée à l’instar d’Amsterdam devenu un port attractif grâce à l’arrivée des Marranes portugais. Il dépêcha des émissaires au Portugal afin de proposer aux crypto Juifs persécutés de venir s’installer à Livourne. La-bas, ils pourraient à nouveau pratiquer librement le judaïsme et s’administrer eux-mêmes. Ils ne seront plus enfermés dans un ghetto comme à Venise. (Photo du haut: Synagogue de Livourne 19e siècle)

Et ainsi à partir de 1591 des milliers de Marranes portugais affluèrent à Livourne où en 1593 fut promulgué l’édit de la Livornina qui octroyait aux Juifs aussi de nombreux avantages économiques. Cela permit au Port de Livourne de se développer et faire la prospérité de toute la Toscane, de Pise à Florence. La communauté Juive rayonna ainsi dans tout le bassin méditerranéen ainsi qu’à Amsterdam, Hambourg et partout dans le monde où s’étaient installés les crypto Juifs Portugais avec qui les échanges commerciaux, culturels et familiaux s’intensifièrent.

Les Juifs Portugais introduisent en Italie les plants de tomate découverts en Amérique du sud. Imaginez que serait aujourd’hui la cuisine Italienne sans la tomate ! Ceci est peu connu mais ce sont bien les Juifs Portugais qui les premiers apportèrent ce légume en Italie.

L’influence des Juifs de Livourne

L’imprimerie hébraïque de Livourne dés le 17eme siècle fournit les livres de prières à plusieurs communautés dans tous les pays voisins. Plusieurs personnalités célèbres descendent de Juifs Livournais. Nous en reparleront dans un prochain chapitre qui relatera l’installation des Juifs séfarades à Londres notamment au 19e siècle: Lord Disraeli ministre de la reine Victoria anobli comme son ami le philantrophe Moses Montefiore, tous deux d’ascendance juive Livournaise, ou au 20eme siècle à Paris le peintre Amédeo Modigliani.

Le corail qui était très recherché dés le 16ème siècle, était acheté aux Corses et les Juifs Livournais leur fournissait en échange des armes car la Corse était en guerre contre Gênes alliée de l’Espagne et rivale de Florence . Ce commerce de corail se faisait aussi avec les Marranes installés à Goa, au sud de Bombay en Inde et qui fournissaient les bijoux à la cour des Maharajas.

Plusieurs petites communautés sœurs de Livourne allaient être créées à Alger qui était l’aboutissement des caravanes transportant les matières premières d’Afrique et surtout l’or indispensable aux énormes besoins monétaires d’alors. Les Juifs Livournais d’Alger se chargeaient de leur exportation vers l’Europe. L’une des plus  importantes communautés à laquelle nous allons nous intéresser est celle de Tunis

TUNIS

Tunis, où autour des années 1700, des Juifs Portugais nouvellement Livournais vont s’installer et développer considérablement le commerce entre l’Afrique du Nord et l’Europe. Ils introduisent des modes économiques nouveaux comme la lettre de change pour les transactions commerciales.

Une situation particulière existait alors : La piraterie appelé aussi la Course. Des corsaires musulmans arraisonnaient en méditerranée des bateaux chrétiens, s’emparant des marchandises transportées mais aussi des équipages et des passagers. Ces derniers étaient ensuite conduits dans leurs repaires à Alger et à Tunis. Les captifs qui avaient les moyens d’être rachetés par leurs familles aisées en Europe, s’adressaient alors aux Juifs de Livourne pour leur verser la rançon exigée par les pirates. Leurs parents ou correspondants Juifs à Tunis procédaient par compensation, au versement de cette rançon. Les malheureux captifs qui n’avaient pas les moyens se retrouvaient alors dans des bagnes ou des harems.

Mais fort heureusement les Juifs Livournais installés à Tunis ne se limitèrent pas à ce type de transaction. Ils faisaient aussi avec Livourne un commerce traditionnel d’exportation de produits Tunisiens: peaux de bêtes, dattes, huiles,  etc.  Ils importaient également des produits manufacturés ,des tissus et autres produits qui n’existaient pas en Tunisie.

Les Livournais apportèrent en Tunisie un vent de modernité. Ayant vécu en Europe, ils portaient perruques, chapeaux et tenues sophistiqués, et étaient même parfois poudrés. Ils apportèrent un mode de vie occidental comme la fourchette, inconnue jusqu’alors en Tunisie et qui fut appelé en judéo-arabe :Gerfou. Ce n’est autre que le mot portugais signifiant fourchette et qui ne fut pas traduit !

Difficile cohabitation

Ces Juifs Portugais étant revenus au judaïsme, avaient un haut degré de religiosité mais étaient un peu différents des Juifs locaux. Les Touansas arabisés et vivant sous le statut de dhimmi,  les regardaient avec suspicion. Ils les isolèrent à Mélassine dans un faubourg de Tunis, et en 1710 une scission s’opéra et deux communautés distinctes furent créées. Chacune ayant sa propre organisation rabbinique, son propre abattage rituel, ses propres synagogues, son propre cimetière. Cette séparation empêcha les mariages entre les deux communautés jusqu’à la fin du 19eme siècle. Les Livournais mieux éduqués refusant de se mélanger avec la communauté locale.

En 1945 à la veille de l’exode des Juifs de Tunisie, cette séparation disparut. La communauté Juive locale, grâce aux écoles de l’Alliance Israélite et des écoles Françaises rattrapa la communauté sœur des Livournais. Cette dernière ne représentait que 10% du total de la communauté Juive mais a toujours participé pour prés d’un tiers aux charges, soins médicaux et aides aux nécessiteux nombreux dans l’ancienne Hara de Tunis.

Aujourd’hui Livourne compte toujours une petite communauté Juive de moins d’un millier de personnes. Mais ses archives sont impressionnantes et remontent à 5 siècles. Elles permettent aux historiens et généalogistes de retrouver pour certains, leur ascendance (vous pouvez me contacter en message privé si vous pensez que votre patronyme est d’origine Livournaise et j’essaierai de vous apporter la réponse).

A Tunis aussi, moins d’un millier de Juifs y vivent toujours…seule survivance d’une communauté jadis prospère.

Lire Chapitre 1 : Sur les traces des Marranes: le piège portugais

Pierre Mamou

Pierre Mamou

Pierre Mamou est né à Tunis qu’il quitte adolescent mais où il garde de nombreux amis et relations.Il choisit une carrière dans le commerce international qui lui permet de voyager dans le monde entier ,notamment en Chine et en Inde,mais sa véritable passion est d’aller à la rencontre des communautés Marranes,ces Juifs Espagnols obligés de se convertir ou de s’exiler il y a 5 siècles.Chaque mois il nous fera un récit historique et racontera ses rencontres d’Amsterdam à Livourne, de la Jamaïque à Goa en Inde à la découverte des communautés Marranes

2 pensées sur “Les Marranes portugais à Livourne en Toscane, puis à Tunis

  • 13 novembre 2017 à 3:29
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    Dites moi si Sarrabia le nom de ma mère est d’origine portugaise ou espagnol

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