Attention danger. Peuple du livre ou peuple internet ?

 

L’internet est-il un danger particulier pour le peuple juif ? En discutant il y a quelques jours avec un de mes amis très proche, totalement laïc mais respectueux des autres, il me demande les principes à retenir face à un livre de prière qu’il vient de trouver.

Première recommandation: restituer le livre au propriétaire. Seconde: s’il n’en veut pas, les déposer dans une synagogue, ou les donner à des gens intéressés. Troisième: les porter à la genizah s’ils sont en mauvais état.

Arrêtons-nous à cette dernière étape : la genizah. Puisque ce livre est en mauvaise « santé », qu’il est amputé de plusieurs pages, ou qu’il devient inutilisable, voire « passoul »-impropre-, il doit être enterré, finir dans le cimetière des livres saints.

C’est passionnant ce trajet. Pour un juif, la sainteté d’un ouvrage nous impose de le respecter exactement comme un homme en fin de vie. Pourtant, puisqu’il est abîmé, des pages sont manquantes, il ne porte plus en lui cette dimension divine.

Et malgré cela, on lui porte la plus grande attention. Comparons à la chose la plus sainte dont l’homme ait eu à prendre soin : les tables brisées. On dit que des hommes portaient les morceaux cassés ; que ces éclats avaient une sainteté d’un degré exceptionnel. Et les brisures avaient été regroupées dans un coffret précieux.

« Je lis donc j’existe »

On comprend alors que la « kedoucha » n’est pas matérielle, ne s’inscrit ni dans le papier des livres , ni dans les parties des tables. Les lettres s’envolent, deviennent virtuelles, théoriques, mais l’air est marqué du divin. Cette notion, qui nous attache aux paroles de Dieu sur un support, quelles que soient leur évolution physique, est réservée aux juifs. Descartes disait « cogito ergo sum » -je pense donc je suis-, puis Sartre avait précisé « je pense donc j’existe ». Le peuple juif pourrait sans doute affirmer « je lis donc j’existe ».

Trois mille cinq cent ans que nous lisons, du plus simple des textes au plus complexe. Personne n’échappe à ce lien charnel, ni même à l’exigence d’un débat contradictoire à propos de telle phrase, telle opinion, tel chapitre. Les siècles ont forgé des sédiments de connaissances, le livre s’est transformé en une prolongation de notre cerveau.

Face à cette interdépendance trimillénaire, les chrétiens ont réellement entamé leur parcours initiatique avec le livre vers le haut moyen âge. Et entre cette période et au moins la Renaissance, ce concentré de connaissances était réservé aux hommes d’église et aux nobles, soit moins de 5% de la population. Pour les musulmans le lettrisme est encore bien plus tardif et tout cela explique sans doute une grande partie des décalages des organisations des trois communautés.

Aujourd’hui, que nous arrive-t-il?

Revenons à un étrange parcours : combien de fois n’a-t-on pas subi des pogroms, massacres,  viols, surtout dans les pays de l’Est de l’Europe. A ces tragédies sanglantes, on a associé très souvent des autodafés.

Étrange. Etant précisé que ce cérémonial d’ignares, se jetant sur de simples amas de papiers pour les brûler, montrait à quel point l’objet qui dérangeait le plus les non-juifs était le symbole de la connaissance,  de l’éthique, du fossé entre les aristocrates et les rustres. Ces livres, contrairement à ceux qui finissent à la genizah, proprement enterrés, termineront en poudre brûlée, comme ces gens qui se font incinérer… Une fin insensée, illicite ; mais ici involontaire.

Aujourd’hui, que nous arrive-t-il? Il y a de moins en moins de livres « en chair et en os ». Nous lisons sur des ordinateurs, des tablettes. Et il n’y aura presque plus de genizah. En apparence, rien n’a changé, sauf ce rapport si fort d’un homme juif à ces feuilles jaunies et brochées. Nous allons banaliser notre savoir et ne plus avoir d’avantage sur les autres nations.

Pas pensable. Car près de 2000 ans d’avance sur la lecture collective se traduit tout simplement par la création d’ADN de livres, transmis de génération en génération, qui explique ces performances que beaucoup des nôtres survolent dans leurs catégories. Constat sans une once de racisme, mais résultat d’une l’Histoire de persévérance et de courage. Nous sommes la fourmi de La Fontaine.

José Boublil

José Boublil

Chef d’entreprise dans les nouvelles technologies, ancien associé du cabinet Deloitte, sioniste convaincu.

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