Pourquoi les Alliés ont refusé de sauver les juifs ?

Des occasions se sont présentées, les Alliés les ont repoussées. On ne leur demandait que d’intervenir, de transporter et d’accueillir des hommes en danger imminent de mort. Par Marc-André Charguéraud, homme d’affaires, éditeur et historien suisse.

Fin 1942, le département d’Etat américain apprend qu’il peut sauver des milliers de Juifs en Bulgarie. Sofia est disposée à « négocier » leur départ.[1] Mars 1943, Eden et Roosevelt traitent de ce sujet à Washington. « Si nous faisons cela, dit Eden, alors tous les Juifs du monde voudront que nous fassions des offres similaires pour la Pologne et pour l’Allemagne. Hitler pourrait bien nous prendre au mot et il n’y a tout simplement pas assez de bateaux dans le monde pour les évacuer ».[2] Les Alliés refusent de participer au sauvetage de dizaines de milliers de Juifs de peur que la voie ne soit ouverte au départ de centaines de milliers, une situation difficile à gérer.

Au printemps 43, Borden Reams, du Département d’Etat, argumente. « Il faut éviter de négocier car il y a toujours le danger que le gouvernement allemand accepte de livrer aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne un grand nombre de Juifs. Ni la situation militaire, ni celle des transports maritimes n’auraient permis aux Nations Unies d’entreprendre une telle tâche. Dans le cas où nous aurions admis notre impuissance à prendre soin de ces gens, la responsabilité d’une poursuite de leur persécution aurait été transférée du gouvernement allemand aux Nations Unies ».[3]

Transfert de responsabilité

Ce « transfert de responsabilité » et ses conséquences possibles peuvent-ils être avancés pour justifier un refus de négocier ? Le manque de transports maritimes semble une excuse inacceptable lorsqu’il s’agit de dizaines de milliers de personnes. On manque de transports maritimes ? L’Angleterre et les Etats-Unis ne trouvent-ils pas à la même époque les moyens de transport vers des sanctuaires d’accueil de 100.000 réfugiés non juifs, polonais, yougoslaves et grecs ?[4]

Le 13 février 1943 le New York Times publie un rapport selon lequel le gouvernement roumain est prêt à autoriser l’émigration de 70.000 Juifs déportés fin 1941 dans un territoire occupé de l’Union soviétique connu sous le nom de Transnistrie. Ces Juifs pourraient partir sur des bateaux battant pavillon du Vatican ou de la Croix Rouge à condition qu’une taxe de départ soit payée pour chacun afin de couvrir les frais de transport de Transnistrie à la destination finale.[5]  

Londres suit la même ligne de conduite que celle adoptée pour les Bulgares : «C’est un mode de chantage qui ouvrira les portes toutes grandes à l’Allemagne et à ses satellites d’Europe du Sud-Est pour déverser dans les pays d’outremer, à un prix donné, tous les nationaux dont ils veulent se débarrasser ».[6] Décembre 1943, Washington résume la position britannique. « Le Foreign Office estime qu’il est impossible de prendre en compte des groupes importants comme les 70.000 réfugiés dont le sauvetage est envisagé C’est pourquoi ils sont peu disposés à donner leur accord».[7]

Les Anglais sont apparemment prêts à accepter la mort de milliers de Juifs

Scandalisé, Henry Morgenthau, le ministre des Finances américain, condamne : « les Anglais sont prêts à accepter la mort de milliers de Juifs en territoires ennemis du fait des difficultés à recevoir un nombre considérable de Juifs s’ils pouvaient être sauvés ».[8]

Morgenthau oublie que la politique américaine est la même que celle des britanniques. Dès novembre 1941, Cavendish Canon du State Department avance les raisons d’une non intervention des Etats-Unis qui sont les mêmes que celles avancées par Londres. « Il ne faut pas soutenir un projet visant à faire sortir 30.000 Juifs de Roumanie. L’adoption d’un tel plan amènerait probablement de nouvelles pressions en faveur d’asiles dans l’hémisphère occidental,  une migration des Juifs roumains soulèverait la question d’un traitement similaire accordé aux Juifs hongrois et par extension, à tous ceux de tous les pays où se sont déroulées d’intenses persécutions ».[9]

Plus tard, le 7 mai 1943, Cordell Hull, le chef du State Department, confirme cette politique de non intervention dans une lettre à Roosevelt : « Le coût inconnu de transporter un nombre indéterminé de personnes d’un endroit non révélé vers une destination ignorée, un plan recommandé par certains, est évidemment hors de question ».[10]

Sincérité ?

Ces déclarations sont-elles sincères ou servent-elles à se justifier envers une opinion publique américaine alertée par le groupe d’orthodoxes réformistes de Bergson ? Il a fait paraître en pleine page du New York Times du 16 février 1943 une annonce percutante : « A vendre à l’humanité 70 000 Juifs, garantis du genre humain à 50 dollars pièce ».[11]

Le 20 décembre 1943, malgré l’opposition britannique, le State Department autorise le transfert des capitaux nécessaires à une négociation. Trop tard, avant qu’un seul dollar ne soit envoyé, les pressions allemandes sur Bucarest font avorter le projet. Le 19 mars 1944, les troupes allemandes occupent la Hongrie. Le 21, Gerhart Riegner, le représentant du Congrès Juif Mondial, télégraphie à New-York et à Londres : « Extrêmement anxieux au sujet du destin des Juifs hongrois.

Il suggère un appel dans le monde entier de personnalités anglo-saxonnes juives et non-juives, y compris les chefs des Eglises protestante et catholique, au peuple hongrois. Il faut inciter les Allemands et les Hongrois à ne pas admettre l’application de la politique d’extermination des Juifs ».[12] Ce « destin » va conduire à Auschwitz en six semaines plus de 400 000 Juifs hongrois.

L’Hypocrisie mondiale

Les Alliés, alors que la victoire se profile, se défaussent de toute responsabilité en demandant aux autres pays d’intervenir. Le 30 mars 1944, Eden appelle « les pays alliés ou soumis à l’Allemagne à s’opposer à de nouvelles persécutions et à coopérer à la protection et au sauvetage des innocents ».[13] Deux jours auparavant, Roosevelt a demandé aux Hongrois de ne pas coopérer et d’aider les Juifs dans toute la mesure du possible.

Aux nations neutres il demande d’ouvrir leurs portes toutes grandes aux réfugiés et leur promet que l’Amérique « trouverait des moyens pour assurer leur entretien et les aider jusqu’à ce que le tyran soit terrassé ».[14] Des promesses hypocrites quand on se rappelle les demandes réitérées d’assistance des pays neutres. Ils s’engagent à accepter un plus grand nombre de réfugiés s’ils peuvent compter sur les Alliés pour les soutenir financièrement et s’engager à leur trouver un lieu d’accueil définitif après les hostilités.

Ce sujet est évoqué dans plusieurs réunions au sommet des Alliés sans recevoir de réponse. Le 18 juillet 1944, le Foreign Office reçoit un message de la légation britannique à Berne. Le gouvernement hongrois a informé les diplomates suisses à Budapest que tous les Juifs en possession d’un permis d’entrer dans d’autres pays, y compris la Palestine, pourraient quitter la Hongrie.

Le gouvernement allemand donnerait des permis de transit à de tels émigrants. D’après le Comité International de la Croix-Rouge un premier contingent de 40 000 Juifs hongrois peut partir dès la mi-août.[15] Eden, le 4 août il écrit : « On ne sait pas si le chiffre de 40.000 ne sera pas beaucoup plus important. »[16] Il rappelle la proposition de Brandt que le Comité étudia récemment et qui concernait 800.000 à un million de Juifs. Il estime urgent de prendre des mesures pour arrêter ce mouvement en attendant une décision sur notre ligne d’action générale ».

Trop tard

Il faudra attendre un mois et demi pour que le 17 août 1944 les deux gouvernements publient un communiqué par lequel ils acceptent la responsabilité de trouver des lieux d’asile pour tous les Juifs autorisés à quitter la Hongrie. Sans autres précisions. Trop tard, le soir du 24 août 1944, Himmler le chef de la Gestapo à Berlin, ordonne la suspension immédiate des préparatifs d’évacuation.[17]

On a argumenté que les chances de sauvetages sont minces, pour certains inexistantes. Mais on ne peut rien affirmer car n’a-t-on pas assisté à des sauvetages par des individus sans grands moyens qui ont pris tous les risques et ont évité la mort de milliers de Juifs ? Au nom d’une morale élémentaire les Alliés ne devaient-ils pas poursuivre activement toutes les voies de sauvetages qui se présentaient ? On ne leur demandait pas d’intervenir militairement, ce qu’ils refusèrent, mais de transporter et d’accueillir des hommes en danger imminent de mort.

  • [1] WYMAN 1987, p. 135. Département d’Etat, le ministère américain des Affaires étrangères.
  • [2] HILBERG 1988, p. 969. [3] WYMAN 1987, p. 137. [4] IBID, p. 134 et 432.
  • [5] WASSERSTEIN 1979, p. 244.
  • [6] IBID, p. 245.Note du Foreign Office à l’ambassade d’Angleterre à Washington du 26 février 1943.
  • [7] IBID, p. 247. Lettre de Washington à son ambassade à Londres du 15 décembre 1943.
  • [8] IBID, [9] WYMAN 1987. p. 137. [10] FRIEDMANN, p. 203. [11] BRAHAM 1985, p. 11
  • [12] RIEGNER, p. 138. [13] BRAHAM, 1997, p. 1103. [14] FEINGOLD 1995, p. 148.
  • [15] WASSERSTEIN 1979, p. 262 et 264. Le nombre passe de 8 000 à 40 000 car le CICR a inclus les familles.
  • [16] IBID,  p. 264. Une déclaration dans le droit fil d’un mémorandum envoyé de Londres à Washington le 4 juin 1944, alors que les trains vers la mort de Juifs hongrois se succèdent rapidement. « Si un million de personnes quittent les territoires sous contrôle allemand, il faudra suspendre les opérations militaires et les Allemands en profiteront pour retourner toutes leurs forces vers l’Est.  D’autre part, font observer les Anglais, la libération d’un tel nombre de Juifs va déchaîner un tollé dans les pays alliés : l’opinion va exiger des comptes à propos des prisonniers de guerre et des détenus civils ». BAUER, 1996, p. 248.   [17] BAUER 1996, op. cit. p. 287.

SOURCE: ISRAEL MAGAZINE

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Andre Darmon

Andre Darmon, romancier, est le rédacteur en chef d'Israël Magazine. Israël Magazine 25 ans déjà de présence dans le paysage médiatique franco-israélien. Andre une voix journalistique à part, originale, sioniste, juive mais aussi professionnelle.

7 pensées sur “Pourquoi les Alliés ont refusé de sauver les juifs ?

  • 21 mai 2022 à 11 h 56 min
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    il y a encore de forts enjeux idéologiques, comme on aura pu le voir après la parution en 2009 d’un livre sur Jan Karski et des controverses qui ont suivi.
    Alors que la question posée, au-delà du refus opposé à des tentatives ici rappelées et qui auraient pu sauver ces vies, était ce que David S. Wyman a défini comme ‘The Abandonment of the Jews’ et dont le point de départ est clairement 1938 (avec l’échec, quasi-programmé par Roosevelt, de la Conférence d’Evian) : la revue sur papier glacé ‘L’Histoire’, ainsi nommée sans doute par antiphrase et haut lieu de propagation de l’idéologie dominante s’empressa de faire diversion en publiant un article puéril et odieux, sur le thème… « fallait-il bombarder Auschwitz » ?
    Et le pire en cette affaire est que ce fut une historienne connue pour faire grand usage du mot Shoah, qui se prêta à cette basse besogne.

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  • 20 mai 2022 à 22 h 05 min
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    S’il est vrai que la Haine détruit à petit feu celui ou celle qui l’éprouve, elle n’atteint pas celui ou celle visé par cette haine. J’en suis le terrible acteur et victime à la fois. En effet, au fil de mes lectures, documents, etc. sur la Shoah j’ai grandi et ai été modelé et pétri avec cette haine qui s’est amplifiée à l’âge adulte. Conscient de cette haine qui m’habite et ne me lâche pas, je sais que l’Europe constitue le plus grand cimetière Juif d’Europe qui représente pour moi une Terre dont le sol et le ciel sont gris et noir et maudite à jamais. Qu’elle reste éloignée de moi, je n’y mettrai jamais les pieds. Trop de souffrance, de désespoir et de larmes, trop de fantômes.

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    • 23 mai 2022 à 12 h 29 min
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      Bonjour. Bien entendu je suis solidaire de votre haine mais c’est faire un cadeau inespéré aux assassins que d’incriminer « l’Europe » -toutes catégories confondues. Ceux et celles qui combattirent la barbarie, les armes à la main, étaient tout autant, des habitants de ce continent.
      Par ailleurs et pour en revenir de plus près à ce qui fait l’objet de cet article, c’est-à-dire les complicités : il semble que l’abjection ait été équitablement répartie des deux côtés de l’Atlantique. On aimerait par ailleurs n’incriminer que les dirigeants, mais un sondage (même s’ils valent ce qu’ils valent) a pu établir qu’aux Etats-Unis l’antisémitisme ne fut jamais aussi fort qu’au moment de la… deuxième guerre mondiale, perçue comme une « guerre juive » etc. etc. Et même au lendemain de celle-ci il y avait encore dans ce pays plus d’un hôtel ou restaurant qui restait de fait interdit aux Juifs.

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  • 20 mai 2022 à 12 h 15 min
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    Les britanniques ET les américains ont collaboré au massacre des juifs d’Europe.

    Il suffit d’écouter le témoignage de IAN KARSKI, résistant catholique polonais qui a témoigné en personne au 1er Ministre brit et devant Roosevelt de ce qu’il avait vu sur le ghetto de Varsovie et sur les chambres à gaz.

    Ils s’en foutaient. Seuls 300 rabbins ont osé manifester à New York durant la guerre quand le New York Times planquait en page 7 l’éradication du ghetto de Varsovie.

    N’oubliez pas ce qu’ont fait les britanniques sur l’EXODUS : ils ont tiré sur ce bateau rempli de rescapés des camps et l’ont ramené A AUSCHWITZ !

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  • 19 mai 2022 à 11 h 12 min
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    Merci André pour ce rappel historique. Maintenant de nombreux descendants de ceux qui ont massacré six millions de Juifs et de ceux qui ont regardé ailleurs se permettent de donner des leçons de morale à Tsahal , l’armée la plus éthique du monde depuis que le monde existe; la seule qui, pour éviter les morts de civils, téléphone aux habitants d’un immeuble où se trouve un dépôt d’armes ennemi avant de bombarder. Ce sont la plupart de leurs journalistes , politiciens et ONG qui usent quotidiennement du double standard à l’encontre d’Israël et qui propagent des mensonges pour attiser la haine des Juifs.

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    • 23 mai 2022 à 12 h 41 min
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      Amos Oz vous ne pouvez que perdre sur les deux terrains avec un argumentaire comme celui-là… Vos considérations sur « l’armée la plus éthique du monde depuis que le monde existe » ne parviendront pas à rendre respectables les crimes commis par celle-ci. Et la façon dont vous vous abritez à cette occasion derrière six millions de juifs massacrés ne peut que renforcer, dans leur cécité volontaire, les gens qui ne veulent pas voir.
      A quoi j’ajoute, et puisque vous accusez de haine des Juifs ceux et celles qui ne sont pas prêts en votre compagnie à défendre l’indéfendable : qu’il y a, parmi elles et eux, des gens qui jusqu’à preuve du contraire sont aussi juifs que vous -et en tout état de cause ne sauraient être suspectés de haine des Juifs.

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  • 19 mai 2022 à 10 h 23 min
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    HEUREUSEMENT QUE LE DEVENIR DE TOUS LES JUIFS DANS LE MONDE NE DÉPENDE PLUS QUE D ISRAËL, LE PASSE DOULEUREUX DOIT SERVIR D EXEMPLE.

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