Plaidoyer pour une sirène. Par Elie Kling

Si l’on me demandait ce qui, à mes yeux, est le plus israélien, je répondrais sans hésiter: les sirènes de Yom Hashoah et de Yom Hazikaron.

On peut bien sur discuter de la pertinence de la date retenue pour le Yom Hashoah. Personnellement, je n’aurais pas choisi le 26 Nissan. Les pères fondateurs du pays ont en effet choisi cette date pour deux raisons, aussi mauvaise l’une que l’autre. La première, c’est qu’il s’agit du jour de la liquidation du Ghetto de Varsovie. Il fallait mettre l’accent sur l’héroïsme des combattants du ghetto comme si on avait honte de l’attitude de ceux qui ne prirent pas les armes.
La journée porte d’ailleurs le nom officiel de « Journée de la Shoah et de l’héroïsme », comme si il était inconvenant de consacrer une journée à la seule Shoah. Le rappel de la révolte et des combats devait ainsi occulter autant que faire se peut l’image inacceptable pour l’israélien de ceux qui semblaient se résigner à leur extermination. Péché de jeunesse d’un sionisme combattant qui considérait à juste titre que le maniement d’armes était porteur de l’une des valeurs régénératrices d’un judaïsme rendu amorphe par des siècles d’exil. Mais qui refusait dans le même temps de comprendre que l’héroïsme peut prendre mille et une autres facettes, que les victimes de la Shoah, comme ses survivants, avaient parfaitement expérimentées.
Il s’agissait aussi de lier les atrocités de la Shoah à la création de l’état, comme si les premières justifiaient la seconde. Affirmation erronée et dangereuse. Erronée parce que l’état juif est une nécessité qui aurait vu le jour avec ou sans la folie hitlérienne. Dangereuse parce qu’elle semble accréditer l’idée malsaine que notre droit à l’indépendance nationale proviendrait des souffrances et des humiliations dont notre condition d’exilés était porteuse. Alors que la Terre d’Israël nous appartient indépendamment des conditions de vie en Diaspora.

Rien de plus digne que ce silence

Mais même donc si le choix de la date peut être contesté, la sirène qui immobilise le pays pour deux longues minutes mérite toute notre adhésion. Israël, en décidant de suspendre ainsi le cours du temps, interroge en silence le mystère de sa dramatique histoire. Comme si, confronté au souvenir de ses malheurs, il cherchait vainement à en saisir le sens, tout en sachant qu’il n’y parviendra pas. Je ne connais rien de plus digne que ce silence. C’est celui dont s’enveloppa Aaron en apprenant la mort de ses enfants, le jour même où le Mishkan , le Tabernacle, fut inauguré. Pourquoi les juifs devraient-il payer si cher le droit au bonheur? Plutôt que de donner l’illusion de posséder la réponse, ce peuple qui sait depuis toujours l’importance vitale de la parole, face à l’indicible, choisit de se taire.
Quelqu’un voulut un jour me démontrer que la minute de silence était une invention non juive et que nous devrions commémorer le deuil d’une autre manière. Je crois quant à moi que , bien au contraire, de toutes les manifestations qui rythment notre calendrier, elle est de celles qui, bien plus que d’autres, renforcent notre sentiment de solidarité, d’appartenance à un peuple dont les membres partagent pour le meilleur et pour le pire une communauté de destin.
Je la considère comme l’expression la plus authentique des réactions humaines face à un tel déferlement de haine et de cruauté. Seul le silence peut nous mettre à l’abri du blasphème et de la profanation du Nom de Dieu comme de celui des hommes !
La sirène de Yom Hashoah et du Yom Hazikaron, comme le schofar de Rosh Hashana auquel elle fait parfois penser, est bel et bien devenue aujourd’hui l’un des vecteurs de notre identité.
Arrêtez-moi si je dis des bêtises…
Elie Kling

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