Nidra Poller et Claude Berger. Deux livres sinon rien !

 

J’aimerais vous parler de deux livres que j’ai découvert récemment presqu’en même temps, et signés  par deux êtres d’exception, Nidra Poller et Claude Berger, qui ont en commun la taille, petite, et  l’âge, grand (ni l’un et ni l’autre ne se voit, tellement eux sont démesurément vivaces), mais aussi l’authenticité, trahie par une écriture qui leur ressemble tant.

Je connaissais la journaliste américaine Nidra Poller depuis ces dernières années et ses articles me ravissaient, d’abord parce que par ces temps de post-journalisme où l’on préfère au réel son interprétation, et sa déréalisation, elle continuait à pratiquer le journalisme à l’ancienne, c’est-à-dire dans la tradition d’Albert Londres, quand l’incisif du style sert à décaper pour révéler et que la vérité n’en souffre pas.

Son roman ’Madonna Madonna’’, le premier d’elle que je lis, est comme ses articles, comme elle, vif, vrai, non plus sur une actualité, mais sur un éternel, la condition féminine. Par ces temps de post-sexes entre lesquels, sexes, on veut nous persuader qu’il n’y aurait plus de différence (ce mot porte-drapeau d’un ‘’progressisme’’ pas si vieux que ça, devenu le concept à abattre, au nom de la mêmitude), le roman nous y plonge, sans nous en faire ressortir, 248 pages durant.

De l’enfantement, décrit comme seule une femme peut le faire, à l’amour, de l’amour à l’enfantement, de quoi exaspérer toutes celles et ceux pour qui l’un n’a rien à voir avec l’autre, comme l’islamisme et l’islam, le communisme et la dictature…

Aventure non pas décrite comme une sociologue le ferait, ou disons à la Simone de Beauvoir, ou encore comme une ethnologue puisque la deuxième moitié du roman se déroule en Afrique noire, mais décrite comme un vécu : la journaliste est toujours là à manier le clavier de la romancière. Dans cette écriture (presque) à la vitesse de la lumière, les mots fusent, c’est-à-dire participent d’une fusion, dans tous les sens du terme, et du coup l’américaine n’en finit pas de tordre le coup à toutes les normes, à commencer par l’orthographe et la grammaire françaises ! Syntaxe et mots écorchés à vif. Ca pulse. Pour dire quoi ? Le prix de la liberté, celle des mots autant que celle du corps de la femme, le refus des prisons, quelles qu’elles  soient, surtout des dorées. Et ce quelle que soit la relation, avec l’homme, avec ses enfants, avec l’autre en couleur et en mythologie…

Pour mériter cette liberté, Nidra, trop fière et surtout trop impatiente, ne pouvait se résoudre à négocier sa liberté avec les éditeurs : ’Madonna Madonna’’ est publié à compte d’auteur, voie peut-être de l’avenir pour toutes celles et ceux qui auront des choses à dire qui brûlent trop.

’Madonna Madonna’’ – Nidra Poller – Authorship international, 2018. (Amazon)

’Itinéraire d’un Juif du siècle’’

Quant à Claude Berger, je viens de le connaitre par son autobiographie ’Itinéraire d’un Juif du siècle’’, titre pleinement justifié puisqu’il n’a échappé à rien de ce siècle, ou plutôt à tout, puisque de l’enfant caché donc non étoilé forçant un barrage nazi dans le métro parisien, jusqu’à une chute de plus de 40 mètres lorsque l’escalade en haute montagne deviendra le succédané aux autres dégringolades de l’Histoire, l’histoire de cet homme est celle d’un miraculé infiniment récidiviste.

Car comme Nidra, Claude, porté par une curiosité sans bornes, aime se coltiner au réel et donc risquer d’abord le vécu, puis sa narration, le test ultime de vérité, la ligne de démarcation avec tous les bonimenteurs, ces menteurs du Bien. Que ce soit au cœur de l’Afrique, pour soigner les dents (son métier officiel) et échapper à la machette d’un client mécontent bien que soigné gratuitement, ou un peu plus au Nord, en Algérie, en pleine guerre civile de l’après-indépendance !

Car la solidarité et l’utopie de la fraternité chevillées au corps ne l’aveuglent jamais longtemps. Il est vrai que quand on est juif, et à moins de préférer la haine de soi au constat lucide de la judéophobie, pathologie la mieux partagée au monde (auscultée dans un autre de ses livres), on a l’œil aux aguets… Et Claude est sans concession quand les préjugés touchent à l’existence, quitte à se séparer. Y compris de cette famille communiste qui fut un temps la sienne. Et ce qu’elle est devenue, ce qui lui donne encore plus raison, ne l’empêche pas de cultiver son rêve ultime d’un kibboutz planétaire et fraternel, où l’argent ne ferait plus sa loi.

Tout comme celle de Nidra, quoique différemment, sa langue est nerveuse. Et on sourit souvent, et on rit encore plus, tant des savoureuses tribulations que de la manière dont elles nous sont contées. Et avec sa gueule de métèque, bien sûr qu’il chante, qu’il danse, et même écrit de la poésie. Cet homme, j’aurais voulu le connaitre depuis 50 ans, il m’eut épargné bien des errements….

 ‘’Itinéraire d’un Juif du siècle’’ et « Pourquoi l’antisémitisme ? », Claude Berger. Editions de Paris.

Tel Aviv, 18 Janvier 2019

Jean-Pierre Lledo

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