L’IREMMO sauve Jérusalem… des Juifs

Quand les conférenciers réécrivent l’histoire. Incursion dans la petite librairie IREMMO au cœur du Quartier Latin, où des intervenants confiants rassurent un public acquis d’avance. Par NIDRA POLLER

18.1.18 : Toutes les places sont prises dans la petite librairie IREMMO1 [Institut de Recherche et d’Études Méditerranée Moyen-Orient] au cœur du Quartier Latin, où des intervenants confiants rassurent un public acquis d’avance, mais… Mais la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël pourrait, au moins provisoirement, les inquiéter ? Pas du tout ! Le trio d’experts2— l’historien Vincent Lemire, le chroniqueur René Backmann et la modératrice Caroline Delage— chante en harmonie : on a gagné ! Si, selon le titre de la rencontre— « Jérusalem objectif annexion »— les Juifs se croient maîtres à Jérusalem grâce au soutien du président américain, leur victoire est illusoire. Caroline Delage, ancienne correspondante à Jérusalem pour Canal + et Europe 1, connaît bien « Jérusalem, trois fois sainte et objet de tant de convoitise », aujourd’hui bousculée par la décision unilatérale de Donald Trump de la reconnaître comme capitale d’Israël uniquement.

C’est parti. On va, deux heures durant, détromper ceux qui croient que cette déclaration renforce la souveraineté juive sur une ville effectivement convoitée par la Palestine.

Les Britanniques et Jérusalem

L’historien Vincent Lemire, fin connaisseur d’Israël qu’il fréquente depuis 25 ans déjà, annonce d’emblée qu’il ne remontera pas trop loin dans le passé. Évitant soigneusement la période du premier et second temples, Lemire déclare que les Britanniques ont été les premiers à faire de Jérusalem la capitale (de la Palestine en 1922). Puis, il enjambe la période de la Jérusalem jordanienne, du 1949 au 1967, que l’on connaît peu car les archives sont difficilement consultables. La Jordanie a tout fait pour garder la ville « marginale » : sa capitale est établie à Amman, le couronnement du roi Abdullah comme roi de la Palestine a été célébré à Jéricho. C’est lors d’une de ses rares visites sur l’esplanade des mosquées que le roi a été assassiné par un militant palestinien.

On ne reconnaît guère dans cette curieuse formulation la Jérusalem sous occupation jordanienne, allègrement saccagée, piétinée, souillée, profanée et interdite aux Juifs. Même sans archives il est difficile de nier ces faits concrets. De même, l’expression « marginale » cache mal le peu d’intérêt manifesté pour la ville quand elle était sous la domination de la puissance jordanienne devenue, depuis 1967, gardienne des lieux saints musulmans. L’ardeur islamique pour Jérusalem est soudain montée quand la ville a été réunifiée et déclarée capitale d’Israël. Sans se préoccuper de ce paradoxe, Lemire poursuit :

Les Juifs n’y croient pas…

Les Israéliens ont fait tout leur possible, après 1967, pour faire de cette ville dépérie leur capitale. Mais l’historien suggère qu’ils n’y croyaient qu’à moitié. Par lucidité ils ont installé leurs institutions à bonne distance de la ligne verte. En fait, dit-il, Jérusalem est une ville palestinienne ! Car les Juifs n’ont pas réussi à la judaïser démographiquement. Cette affirmation est étayée des chiffres et des pourcentages que je ne peux ni confirmer ni contredire…et même pas comprendre. Quoi qu’il en soit, les Juifs disparaissent devant nos yeux par le premier d’une série de tours de passe-passe qui tout le long de la soirée transformeront l’échec palestinien en victoire.

Voici un exemple de la politique de judaïsation en boomerang : un Palestinien qui quitte Jérusalem pendant plus de sept ans perd son droit de résidence. Alors ? Ils ne restent pas au loin, ils partent et reviennent, ils s’accrochent à leur Jérusalem. Seulement 14 528 permis ont été annulés depuis 1967. C’est 14 528 de trop, mais peu par rapport à la population qui croît et se multiplie par quatre. C’est la résistance démographique, la seule qui réussit. Sans permis de construire, on monte vers le haut, rajoutant des étages aux immeubles existants. C’est très dense, dit l’historien, comme s’il était question d’or massif.

La clôture antiterroriste…un prétexte

René Backmann, par contre, accable l’occupant qui accapare les terres autour de Jérusalem. Un projet de loi présenté à la Knesset le 29 octobre 2017 prévoit l’annexion de 5 blocs comportant une trentaine de colonies et des terres non bâties, rajoutant entre 120 000 et 150 000 habitants pour créer une solide majorité israélienne. Des localités palestiniennes derrière le mur « érigé sous prétexte de protéger les Israéliens » seront, elles, détachées pour se débarrasser de cette population.  Résultat de l’annexion de facto devenue de jure : 680 000 Juifs pour 180 000 Palestiniens. Puis vient le projet de loi de Naftali Bennet interdisant toute modification des contours de Jérusalem sans une majorité qualifiée des 2/3.

Tout cela est livré comme des claques et des coups de pied contre les Israéliens, ce qui a l’air de plaire à l’auditoire, mais on a du mal à comprendre comment la résistance démographique triomphale résiste aux projets funestes ainsi exposés. René Backmann poursuit : le projet d’annexion, gardé sous le coude pour ne pas froisser le président Trump, est devenu effectif en janvier. De toute façon, ce rêve d’une grande Jérusalem qui coupe la Cisjordanie en deux remonte loin et a dicté le tracé du mur. Les négociations de paix sont interrompues parce que les Israéliens ne négocient pas.

La jeunesse palestinienne est non-violente

Fait accompli ? Pas exactement. La modératrice tranche : Il ne suffit pas de déclarer. Trump dit une chose, mais la réalité sur le terrain dit autre chose. Et l’historien enchaîne.

Il y a deux niveaux de réalité qui coexistent. Le commerce de Jérusalem-Est c’est quelque chose, s’exclame-t-il. C’est florissant. Les gens y vont faire leurs courses. Caroline Delage opine. On l’imagine toute joyeuse dans le souk animé. Pas comme Hébron. La destruction des commerces là-bas, c’est scandaleux.

La crise des portiques est emblématique. La jeunesse palestinienne n’attendait pas de mots d’ordre, ne cherchait pas de chefs. Ils ont tout compris. Les portiques n’étaient pas une mesure de sécurité [voir au-dessus le mur], c’était la fermeture de l’esplanade. La fermeture ! Et les jeunes l’ont compris, ils ont résisté, c’était non-violent, ils ont gagné ! On entend dans l’enthousiasme de l’historien un « nous » qu’il n’ose pas prononcer. Leur geste était politique, pas religieux. L’esplanade, dit-il, est le seul lieu de rassemblement pour les Palestiniens. On pense à un vaste Starbucks à ciel ouvert*

Backmann interjette, proposant une explication moins reluisante : les deux Jordaniens assassinés [sic] par un agent de sécurité israélien. L’un était, parait-il, un assaillant. Netanyahu a accepté la proposition du roi Abdullah : je libère votre diplomate, vous enlevez les portiques.

Voulait-il dire que le démantèlement des portiques n’était pas la grande victoire de la jeunesse palestinienne ? On n’est pas à un paradoxe près.

Marwan Barghouti, un homme respectable

Le public, amer, entend Lemire évoquer le supposé plan saoudien avec Abu Dis ou Ramallah comme capitale. Mais le tempo s’accélère avec une question de la salle, au sujet de Marwan Barghouti. Pour Backmann c’est un homme plébiscité. Il est respecté, d’abord, parce qu’il est en prison—à cause de vagues prétextes fabriqués. Il appartient à la génération de l’Intifada. C’est un Palestinien normal. Les négociations seraient plus satisfaisantes si Barghouti était en position d’autorité.

Lemire rajoute avec emphase : Barghouti est un combattant d’une Intifada militarisée. Il s’exprime comme un ancien combattant de la lutte armée. Ce qui pourrait expliquer les vagues prétextes justifiant son incarcération ? L’historien cite en passant la passionara de la lutte, Ahed Tamimi, qui a osé gifler un soldat.

Il tourne ensuite au discours d’Abbas à Ramallah, en faisant abstraction des insultes et de l’étonnante révision de l’histoire. Ce qui compte, c’est l’option binationale. C’est l’ADN de la lutte palestinienne. C’est le nationalisme palestinien d’origine. En fait, annonce Lemire comme s’il venait de le découvrir, Israël est un Etat binational aujourd’hui. Qu’est-ce qui définit un Etat ? Une monnaie, des frontières, une armée. C’est Israël.

Caroline siffle : mais c’est un Etat juif.

Lemire : Les Israéliens sont obsédés par le dilemme : Etat juif ou Etat démocratique.

Backmann : Oslo, la solution à deux Etats, maintenant on sait que c’est impossible.

Une question de la salle : Est-ce que Trump a une vision précise ou bien c’est de la poitique intérieure ?

Backmann : Il l’a fait pour ses électeurs évangélistes. Mal lui en a pris. Il était en train de négocier un plan de paix avec le prince Salman. Maintenant c’est compromis. Est-ce qu’il est sûr de son choix ? Aussitôt la déclaration faite, il a signé la dérogation [reportant de six mois le transfert de l’ambassade à Jérusalem ]. Puis, au Conseil de Sécurité, ils étaient 14 contre 1. C’est une décision d’affichage. Mais elle annule la possibilité pour les Américains de proposer un plan de paix. La question est : que va faire la France ?

Question de la salle : Est-ce que les Israéliens s’intéressent à Jérusalem ?

Backmann : Ils manifestent tous les jours contre la corruption. Netanyahu est une canaille.

Vincent Lemire développe : Avant, il y avaient des quartiers religieux éparpillés dans une ville laïque ; maintenant il y a des poches laïques sur un terrain dominé par les orthodoxes. En fait, Jérusalem est la capitale de la Diaspora juive. Acheteurs fantômes d’appartements laissés vides. Les Israéliens sont ambigus. Ils n’aiment pas vraiment Jérusalem. Pour ceux qui vivent à Haïfa, à Tel Aviv, à Ramat Gan ou à Beersheva, Jérusalem, c’est une autre planète. Pour les Palestiniens, par contre, c’est la ferveur. Des Gazaouis qui n’ont jamais vu Jérusalem connaissent tout, son histoire, sa topographie, ses rues et ses lieux saints. A vrai dire, Jérusalem Ouest est de moins en moins israélienne.

Question de la salle : La décision de Trump peut-elle encourager le BDS ?

Vincent Lemire : Ah oui, certainement. La preuve, c’est que Netanyahu vient d’augmenter les mesures de lutte contre le BDS.

Question : Les manifs contre la corruption… n’est-ce pas la désespoir du camp de la paix ?

Lemire : Netanyahu est exténué politiquement. Puis il rajoute, dans un esprit d’équilibre : Abbas aussi. C’est un moment critique. C’est là où les choses peuvent basculer. Comme en Afrique du Sud. Les Israéliens sont dans une aporie politique. Bien plus que les Palestiniens.

Question : Le Pape ?

Lemire : Le Pape a toujours été pour l’internationalisation de Jérusalem. Les Israéliens ne veulent pas en entendre parler.

Backmann : Les Chrétiens évangéliques sont antisémites aux USA, sionistes in Israël.

Question : Que doivent faire les Palestiniens pour lutter contre la décision de Trump ?

Backmann, relayant des informations fournies par ses sources sur le terrain, répond que les jeunes pensent, par exemple, faire des manifestation massives pacifiques… pour emmerder les Israéliens dans leur vie quotidienne. Vincent Lemire, lui, est impressionné par la maturité politique de la société civile palestinienne…. Par contre la société civile israélienne qu’il suit depuis 25 ans est en train de perdre l’intelligence de la situation. Les Palestiniens ne croient plus à leurs dirigeants politiques ou religieux. La victoire des portiques est très importante. Dans le même ordre d’idée, il revient au bon exemple d’Ahed Tamimi. Elle a réussi un geste politique en giflant le policier [sic] parce qu’il était dans la cour de sa maison.

Question : Quid du Hamas ?

L’historien semble particulièrement heureux de répondre : La réconciliation était bien entamée. Le Hamas veut lâcher l’administration de Gaza. « Ce n’est pas notre corps de métier », disent-ils. Et il répète avec un clin d’œil complice cette charmante précision. On croirait voir au fond de la salle les soldats du Hamas, lourdement armés et cagoulés, sortir d’un tunnel offensif dernier cri. C’est cela leur corps de métier, n’est-ce pas ?

On arrive à la fin de la rencontre quand quelqu’un remarque qu’on n’a pas abordé la question des réfugiés. Backmann répond que les Américains cessent de financer l’UNWRA parce que c’est ce qui fait exister le fait que les réfugiés existent. Vincent Lemire conclut en disant que certains pays d’accueil n’acceptent pas leur installation et certains réfugiés n’acceptent pas de s’installer sur place. La question des réfugiés, dit-il, est plus difficile que Jérusalem. Personne ne comprend la décision de Trump. D’ici deux semaines, Gaza va exploser.

Sur cette prévision réjouissante, la rencontre s‘achève. Sans fausse note. C’est dire sans qu’une question gênante puisse suggérer le moindre désaccord avec les propos des intervenants. A un moment donné, l’historien a signalé que son rôle est de rester neutre, sans parti pris.3 Le lecteur jugera.


  1. voir http://infoequitable.org/israel-palestine-la-rengaine/

  2. Les intervenants, présentés par l’IREMMO :

Vincent Lemire, historien et professeur à l’Université Paris-Est. Auteur, notamment Jérusalem. Histoire d’une ville monde des origines à nos jours (dir. Flammarion, 2016)

René Backmann, chroniqueur à Médiapart, ancien rédacteur en chef du service étranger, Nouvel Observateur, auteur, Un Mur en Palestine (Fayard, 2006, Folio 2009).

Modératrice : Caroline Delage, membre de l’iReMMO, journaliste, animatrice de télévision, C 8, ancienne correspondante à Jérusalem de Canal + et Europe 1

  1. Deux extraits d’un entretien avec Vincent Lemire : « Toute définition exclusive de l’identité de Jérusalem produit de la violence ».

http://www.liberation.fr/planete/2016/12/09/vincent-lemire-toute-definition-exclusive-de-l-identite-de-jerusalem-produit-de-la-violence_1534260

« En fait, quand on regarde les pratiques, ces lieux restent souvent partagés. La tombe de Samuel, par exemple, est coiffée par une église byzantine, aujourd’hui la crypte est une synagogue et la nef une mosquée. Tous honorent la mémoire du prophète Samuel, celui qui a désigné David comme roi d’Israël. La tombe de David, justement, sur le mont Sion, a été successivement un lieu saint chrétien au Moyen Age, puis musulman à l’époque ottomane, et enfin juif depuis 1949 ».

[l’antisémitisme] « Qui s’est longtemps confondu avec un antijudaïsme chrétien ancien et structurel, alors que l’antisémitisme musulman est plus récent et contextuel, indexé sur le conflit israélo-palestinien ».

Nidra Poller

Nidra Poller

Nidra Poller, née aux Etats-Unis, vit depuis 1972 à Paris. Romancière, traductrice et, depuis 2000, journaliste elle publie en anglais et en français des articles et des ouvrages. A paraître décembre 2017, L’Aube obscure du 21 e siècle, authorship intl.

Une pensée sur “L’IREMMO sauve Jérusalem… des Juifs

  • 27 janvier 2018 à 7:38
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    continuez à soutenir le tandem netaniahou bennet , le pire antisioniste de tous les gouvernements israéliens : israél va tout droit à l’état binational à majorité arabe ou au mieux une « minorité » arabe à 45% . les élites le fuiront petit à petit parce qu’elles comprendront qu’ un tel état sera difficile à gouverner , avec des tensions permanentes perturbant la vie économique : et ne révez pas de transfert massif : dans notre monde ouvert , interconnecté , le monde entier hurlera . seule la création d’un état palestinien sauvera israél comme état juif . quant aux lieux saints l’état palestinien aura tout intérêt à accueillir comme il faut avec hotels , synagogues , les visiteurs israéliens et surtout leurs précieux sheqels ou dollars .

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