Le rêve américain d’un juif tunisien. Par Pierre Mamou

Adolescent à Tunis, j’attendais chaque semaine la sortie des nouveaux films américains sur les écrans de cinéma de la ville pour me précipiter dans les salles car j’étais fasciné par l’Amérique et rêvant de ce pays, je voyageais dans ma tête.

Le rêve américain… Arrivé à Paris, tous les dimanches je fréquentais les lieux touristiques pour aller à la rencontre des cars de touristes américains. En me mêlant à eux je réussissais  à faire connaissance avec des  garçons et des filles. Plusieurs me donnèrent leurs adresses car j’envisageais de leur rendre visite.

L’invitation au mariage d’un de mes anciens correspondants philatélistes en 1970 (Léonard SLATER) me décida l’été de la même année de saisir cette occasion pour voyager dans le pays de mes rêves. Cet ami américain  avait passé un mois dans ma famille à Sarcelles en Mai 1967. C’était l’époque où, au Moyen-Orient le jeune état d’Israël était menacé d’une nouvelle guerre et à Paris nous, jeunes juifs manifestions  notre soutien. Certains d’entre nous s’étaient engagés pour partir en Israël quand la guerre éclata, et l’on fit appel à nous six jours après !

En  1970, pendant l’été, je pus obtenir des billets d’avion charter pour le Canada. Début août  je fis une escale de quelques jours à Montréal.  Dans l’avion, je fis la connaissance d’une charmante jeune fille d’origine Juive Marocaine, Mademoiselle Ouanich, qui partait rendre visite à ses parents. Elle m’invita à l’accompagner dans sa famille et je découvris comment l’adaptation des Juifs Marocains fut plus facile au CANADA  qu’en ISRAEL que je visitais l’année suivante et qui était un pays neuf en construction et en devenir.

BOSTON 

Je pris ensuite l’avion pour Boston où mon ami Léonard m’attendait à l’aéroport. Comme prévu, je fus hébergé par sa famille durant tout mon séjour dans cette ville. J’étais fasciné par le mode de vie américain. Tout était grand et les gens étaient plus chaleureux qu’en Europe. Léonard vivait dans la proche banlieue de Boston, sa famille Juive traditionaliste m’accueillit comme tous leurs amis et voisins avec égard et curiosité. En effet, aucun d’entre eux n’avaient jamais vu un Séfarade et je passais deux semaines invité dans plusieurs familles différentes. Chez l’une d’entre elles, je reçus en cadeau un annuaire professionnel de sociétés américaines  qui se révéla fort utile  pour mes affaires  lors de mon voyage à New-York, deux ans plus tard.

NEW-YORK 

Je partis ensuite une semaine tout seul à New-York. Cette ville impressionnante me fascina et je fis plusieurs rencontres  en visitant les lieux emblématiques. Un matin alors que je me trouvais au Temple Emanu-El, l’une des plus grandes synagogues du monde sur la cinquième avenue à Manhattan, je fis la connaissance d’une jeune fille Californienne.  Elle s’occupait d’une réserve d’Indiens et  me proposa de l’accompagner au Joint Committee, un organisme d’aides et de bienfaisances, car elle voulait solliciter une aide pour la sauvegarde de la culture des Indiens natifs Américains.

Curieux, j’acceptai de la suivre et on se retrouva dans le bureau de Monsieur Geller en charge de ce qu’elle cherchait. Ce monsieur me demanda alors de quel Etat j’étais ? De quel pays je venais ? Et je lui répondis Tunis Tunisia…il fut fort surpris et m’informa que le président mondial de cette Institution s’était occupé pendant des années de l’aide à la communauté Juive Tunisienne, sans jamais avoir vu de personnes  originaires de Tunisie.

Il me proposa de le suivre pour me présenter au président.  Une fois les présentations faites, je m’empressai alors de le remercier d’avoir financé  à ma famille et à moi  nos billets de bateau 4ème classe pour quitter Tunis cinq ans plus tôt. A mon grand étonnement, il entra alors dans une grande colère et me reprocha de m’être arrêté définitivement à Paris  et surtout de ne pas avoir continué mon voyage pour m’installer en Israël.

NEW YORK, le retour

Je retournai à New-York deux ans plus tard au printemps 1972 avec deux lourdes valises pleines d’échantillons de mes collections. Grace à l’annuaire professionnel que l’on m’avait offert à Boston j’avais pris plusieurs rendez vous depuis Paris. Ma prospection eut beaucoup de succès et je pus obtenir plusieurs commandes. Un matin je me présentai à la Streamline Corporation le plus important grossiste américain.

J’avais annoncé ma visite par un courrier mais je n’avais pas de rendez vous. La réceptionniste m’indiqua qu’il n’était pas possible de me recevoir sans rendez vous et alors que  j’insistai, brusquement, apparut le président de la Compagnie Mr Herman Schoenferber qui me demanda ce que je voulais. Devant mon insistance, il me pria de le suivre dans son bureau.

Je lui présentai mes collections mais devant chaque produit il m’indiquait que c’était trop cher ou pas exactement ce qu’il cherchait et moi sans me démonter j’argumentai ;  au bout d’un moment il sourit et me demanda si j’étais libre à déjeuner. Je fus agréablement surpris et lui répondais être très honoré. Je suis  donc revenu l’attendre à midi au bas du gratte ciel où il me fit monter dans sa limousine conduite par un chauffeur en livrée qui nous conduisit dans un très grand restaurant…comme dans les films hollywoodiens qui m’avaient tant fait rêver…

La filiale parisienne

Au cours du repas il me raconta m’avoir invité car je lui rappelais sa propre histoire, quand en 1936, jeune Juif Allemand fuyant l’Allemagne nazi il avait débarqué à New York et avec son mauvais anglais, son culot et sa persévérance, il avait réussi à convaincre ses interlocuteurs et à devenir le numéro un dans sa profession. Il ouvrit alors sa chemise et me montra son gilet à franges tsitsit que portent les Juifs orthodoxes en m’indiquant que c’était sa mère qui le lui avait confectionné avant son départ de Berlin. Il m’informa qu’il avait une filiale à Amsterdam et qu’il serait ravi d’en ouvrir une deuxième à Paris avec moi. Je le remerciai et on promit de se revoir.

Quelques mois plus tard je créais à Paris ma propre société de commerce international avec un éphémère partenaire Italien et les années qui suivirent je me spécialisais dans l’échange de produits entre la France et l’Italie.

Quarante ans plus tard je retournai à Boston où mon fils cadet Aurélio réalisa mon rêve en s’installant définitivement aux Etats Unis. A deux reprises, j’assistai à la Brith Mila de ses deux fils, il n’y avait que le père de ma belle fille ashkénaze et mon fils. Grace aux amis Loubavitch de Boston, nous avons pu être minian, plus de dix personnes pour ces très belles cérémonies qui me comblèrent de joie.

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Pierre Mamou

Pierre Mamou

Pierre Mamou est né à Tunis qu’il quitte adolescent mais où il garde de nombreux amis et relations.Il choisit une carrière dans le commerce international qui lui permet de voyager dans le monde entier ,notamment en Chine et en Inde,mais sa véritable passion est d’aller à la rencontre des communautés Marranes,ces Juifs Espagnols obligés de se convertir ou de s’exiler il y a 5 siècles.Chaque mois il nous fera un récit historique et racontera ses rencontres d’Amsterdam à Livourne, de la Jamaïque à Goa en Inde à la découverte des communautés Marranes

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