Le film « Matrix » et la question juive

Vingt ans après le premier film, est sorti en salles au mois de décembre dernier l’ultime opus de la saga mythique, MATRIX RESURRECTIONS. Beaucoup de critiques ont souligné la récupération ou l’utilisation par Matrix de concepts ou mots existants déjà préchargés de sens spirituel, mystique voire venu de la Kabbale, et sur lesquels il se greffe. Le désir de rechercher une explication d’ensemble a engendré une profusion d’hypothèses, aucune n’ayant jamais été confirmée ni démentie par les Wachowski. Des articles de presse ont vu dans le film une synthèse rassemblant les visions philosophiques de Descartes, Marx et Spinoza, d’autres, pour interpréter l’œuvre, ont revêtu des lunettes tiers-mondistes, tandis que de plus hardis encore y ont vu une reprise adaptée au monde moderne de concepts hindouistes. Et si  tous avaient loupé le coche, en passant par pertes et profits la vision juive et sioniste de Matrix ? ENTRETIEN AVEC STEPHANE ENCEL. Propos recueillis par David Reinharc pour Israël Magazine.

L’historien des religions Stéphane Encel, auteur de Matrix – En quête de nos futurs, entre science, SF, philo et spiritualité,

Nous sommes allés interroger un spécialiste, l’historien des religions Stéphane Encel, auteur de Matrix – En quête de nos futurs, entre science, SF, philo et spiritualité, aux éditions Le Passeur, qui confirme notre intuition objective : la trilogieMatrix se donne bien à lire, à interpréter, à analyser à l’aune de la question juive.

David Reinharc : Vous êtes historien des religions, spécialiste du judaïsme ancien. Après un essai sur Josué, un ouvrage très critique sur Hanouna, vous revoici avec une analyse des enjeux contemporains à travers le prisme de Matrix. Quelle est la logique ?

Stéphane Encel : Tout d’abord, si je tiens beaucoup à la spécialisation, comme mes éminents maîtres ou professeurs, précisément en me spécialisant, je me suis rendu compte qu’aujourd’hui plus encore qu’hier, aucun domaine de réflexion n’est hermétique. Bien au contraire, comme le disait brillamment le grand savant Teilhard de Chardin, « tout se qui monte converge ».

Ensuite, si notre société pousse tout le monde à avoir un avis et à l’exprimer, souvent violemment, il est peut-être du devoir des « sachants » de réfléchir à notre monde, et tenter de le décrypter. Enfin, qui a étudié le judaïsme sait ce qu’il faut traverser de frontières, d’époques et de domaines de réflexion pour l’appréhender. Ainsi, je ne vois rien de mal à s’aventurer sur de nouveaux chemins, à la condition d’employer une méthode rigoureuse. C’est avec la sémiologie que j’ai abordé le système Hanouna, c’est avec les outils de l’exégèse que je me suis attaqué à Matrix.

David Reinharc : En quoi Matrix nous aide-t-il à décrypter le monde ?

Stéphane Encel : C’est une œuvre importante. Elle a bien sûr marqué une génération, tant le succès planétaire fut grand. On n’avait jamais vu de tels effets visuels. Mais le fond accompagnait remarquablement la forme, et la trilogie, sur près de huit heures, a permis de dérouler une véritable pensée.

Car en dépit de la complexité de l’œuvre – je ne pense pas qu’on puisse tout assimiler et comprendre en un seul visionnage – il ne s’agit pas d’un simple bric à brac d’idées, de concepts ou de références. Au-delà des clins d’œil – philosophiques, littéraires, cinématographiques -, c’est un modèle complet d’interprétation du monde que les réalisateurs – devenus réalisatrices – offrent, en même temps qu’une vision d’avenir. Parce que l’œuvre se situe entre les XXème et XXIème siècles, qu’elle prend pour appui une société technologique dominée par le spectre de l’Intelligence Artificielle, la trilogie Matrix fournit, à l’instar d’autres classiques du cinéma, de la littérature ou de la philosophie, une base de réflexion quasi inépuisable.

David Reinharc : Dans votre livre, vous convoquez les plus grands philosophes – Hannah Arendt, Günther Anders, mais aussi Benny Lévy -, et vous avez recours à des citations talmudiques. Quelle connexion établissez-vous entre Matrix et la pensée juive ?     

Stéphane Encel : Les Wachowski sont de culture judéo-chrétienne – je n’ai pas trouvé beaucoup d’éléments les attachant plus précisément au judaïsme. Cela se sent dans leur approche, consciente ou non : le substrat biblique – références à Daniel, Hillel, au Machiah, à Sion, à Jésus… – se mêle aux réflexions sur la violence qu’eurent beaucoup de penseurs juifs – que vous avez mentionnés -,  ou non juifs, comme Baudrillard. A travers dix-neuf questions, partant toute de la trilogie, je tente ainsi une sorte d’exégèse, probablement influencée par mon étude des textes anciens. Je me suis aperçu que le potentiel d’interprétation était énorme !

David Reinharc : Vous auriez pu donner comme titre au livre : « Matrix et la question juive » ?

Stéphane Encel : Je pense qu’être juif est une présence au monde beaucoup plus prégnante que la moyenne. D’où la représentation forte des Juifs dans les mouvements anarchistes, révolutionnaires, pacifistes, philanthropiques… Notre monde qui tend à se déshumaniser à mesure que la technologie s’impose partout, ne peut nous laisser indifférents, encore moins en tant que Juifs. Mais c’est bien le traumatisme de la Guerre qui marque une rupture définitive dans la pensée contemporaine et la façon de se représenter l’avenir.

Comment concevoir une humanité qui peut à tout moment se détruire ? Tant d’ailleurs à Auschwitz qu’à Hiroshima. Et si, dans la vision dystopique des réalisateurs, les machines prennent le pouvoir et nous asservissent, c’est probablement le fruit de cette profonde blessure, ainsi que d’une sorte de volonté prométhéenne qui peut conduire à une forme de suicide de l’humanité, par le biais des machines, instruments de la punition. Comment ne pas penser au Déluge ? A la tour de Babel ? Aux « persécuteurs » comme Nabuchodonosor, instruments du divin pour châtier un peuple rebelle et désobéissant ? Et aux innombrables commentaires de la pensée juive qui tentèrent d’expliquer ces épisodes emblématiques ?

David Reinharc : Les Wachowski seraient-ils des guides prophétiques, lisant dans l’histoire ce que les autres ne voient pas encore ?

Stéphane Encel : « Prophète », le terme hélas est galvaudé. Mais si l’on revient, encore, aux temps bibliques, alors oui, il y a de cela. Nous savons bien que les prophètes n’annonçaient rien de définitif, mais montraient une vision d’un avenir possible, si… Le libre arbitre, pierre angulaire des monothéismes, est toujours laissé aux hommes. Matrix nous dit ce qu’il adviendra si nous déléguons la morale aux machines, si nous devenons trop paresseux pour assumer justement le libre arbitre. Ce qu’annonçait dès 1944 le grand mathématicien américain Norbert Wiener, descendant de Maïmonide et père de la cybernétique, ancêtre de la robotique.

David Reinharc : Le chef de l’opposition dans la ville de Sion se nomme…Haman ! Faut-il interpréter cette homonymie avec le personnage du Livre d’Esther, archétype du mal et de l’antisémitisme ?

Stéphane Encel : Il y a une foule de références, de clins d’œil, d’interprétations possibles. Je ne suis pas certain que toutes doivent être relevées. Je n’ai pas d’explications sur ce point précis – les réalisateurs ont-ils d’ailleurs été conscient de la référence ? –, mais pour Israël Magazine j’en livre une : dans la dernière citadelle humaine, Sion, au fin fond du noyau terrestre, tous les humains se retrouvent ; et peut-être que les antisémites se seront repentis, et que, selon la vision d’Isaïe (11, 6), le loup habitera avec l’agneau, et la panthère se couchera avec le chevreau…

David Reinharc : Justement, dans la trilogie, les derniers humains libres se sont regroupés dans une cité nommée Zion. Que signifie cette référence ?

Pas de grand étonnement, ni pour les adeptes des trois monothéismes, familiers des Textes sacrés, ni pour tous ceux qui en sont les héritiers. La culture judéo-chrétienne encense et fantasme Sion, jusque dans la culture populaire : les Boney M. reprirent le Psaume 137, en 1978, pour en faire un titre planétaire : Rivers of Babylon… De même l’autre titre planétaire de l’été 2020, Jérusalema, prière en zoulou, rêvant d’une Sion idéalisée… La ville est bien évidemment également centrale dans le christianisme, tout à la fois lieu du supplice de Jésus, lieu de sa résurrection et lieu de son retour. Elle devient une cité modèle.

Ces théologies, élaborées sur de longs siècles et dépendantes des aléas historiques et géopolitiques, ont été, et restent, une source d’inspiration pour de nombreux mouvements religieux et/ou spiritualistes. C’est le cas du rastafarisme, qui se structura autour des injustices d’exploitation en Jamaïque, le sentiment d’un exil, à l’instar des Judéens à Babylone, avec l’horizon d’une cité idéalisée, « Zion », incarnant la pureté. Combien Bob Marley l’a-t-il chanté ! Sion/Zion est un idéal d’humanité, face à la toute puissance de la technologie et l’IA, qui promettent d’abolir le bien le plus précieux pour le judaïsme, et pour l’humanité : la liberté de choix.

SOURCE: ISRAEL MAGAZINE

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Andre Darmon

Andre Darmon, romancier, est le rédacteur en chef d'Israël Magazine. Israël Magazine 25 ans déjà de présence dans le paysage médiatique franco-israélien. Andre une voix journalistique à part, originale, sioniste, juive mais aussi professionnelle.

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