Interview: « Mon job, défendre le Judaïsme devant le Conseil de l’Europe »

Défendre les traditions juives devant le Conseil de l’Europe est un travail de longue haleine. Le rabbin Mendel Samama, 43 ans, s’y emploie depuis une bonne quinzaine d’années. Nous l’avons rencontré à Strasbourg, où il émarge du Consistoire israélite du Bas-Rhin. Il raconte son combat quotidien avec les élus européens. Propos recueillis par Mickael LAUSTRIAT pour notre partenaire ISRAËL MAGAZINE.

Mendel Samama. Vous êtes le fils du rabbin Shimon Samama et rabbin vous-même. Comment vous est venue la vocation de lobbyiste ?

Totalement par hasard. Je ne suis pas du tout fasciné par le monde politique ! Un jour, quelqu’un du Conseil de l’Europe m’invite à la préparation d’un colloque dont le thème était Education et Religions. J’accepte l’invitation, mais en ajoutant que plutôt que de réécrire une nouvelle histoire des religions, il vaudrait mieux enseigner les faits religieux en eux-mêmes. Je lui explique que ce que je voudrais en tant que juif, c’est que le facteur comprenne pourquoi je n’ai pas le droit – moi – de signer l’accusé de réception d’un recommandé shabbat. Ou que mon voisin sache pourquoi je n’ai pas le droit – moi – de prendre l’ascenseur shabbat, ou d’éclairer la lumière dans le hall ce jour-là.

Quelques jours plus tard, mon interlocuteur revient vers moi, convaincu. Et c’est ainsi qu’on a commencé à travailler ensemble. Grâce à cette rencontre, j’ai pu organiser une célébration de ‘Hanoukka’ au Parlement européen. C’était en 2005, si j’ai bonne mémoire, et c’est comme ça que je me suis retrouvé à arpenter les couloirs des institutions européennes à Strasbourg, pour défendre nos droits. Je tiens à préciser que si les grandes multinationales peuvent s’offrir des lobbyistes grassement payés, ce n’est pas mon cas ! Je suis simplement salarié par le Consistoire du Bas-Rhin.

Ce que je fais auprès du Conseil de l’Europe, c’est du bénévolat. C’est ma conviction qu’il fallait quelqu’un pour défendre nos traditions face à la toute-puissance de l’Europe qui m’a conduit à faire ce travail. Travail d’autant plus urgent qu’en ce moment, le judaïsme et les juifs reçoivent régulièrement des coups de la part des tendances extrémistes de la gauche et de la droite européenne.

Comment convaincre le Conseil de l’Europe ?

Le lobbying, ce n’est pas développer des arguments pour convaincre. Le lobbying, c’est avoir quelques convictions solides, beaucoup d’affects, et encore plus de relationnel. Par exemple, on a organisé à la grande synagogue de Strasbourg une cérémonie de vœux pour Roch Hachana à laquelle furent invités des membres du Parlement européen et du Conseil de l’Europe.

Nous avons volontairement choisi des vins du Golan, connaissant la polémique en cours à leur sujet. C’était pour nous une manière de les faire connaître et apprécier davantage. C’est ainsi que les choses se font, et pas autrement. C’est cela le lobbying : être copain, être amical avec les élus européens, les aider quand on le peut. En deux mots : un bon lobbyiste doit être capable de boire 50 cafés par jour.

L’antisémitisme ambiant contamine-t-il les institutions européennes ?

On pourrait le penser quand on voit les attaques de certains pays contre la brit-mila (circoncision) ou la che’hita (abattage rituel). Ce qui nous sauve, c’est que le fonctionnement de l’Europe s’appuie sur des Conventions. Notamment celle qui s’engage à préserver la liberté religieuse. Il est écrit clairement dans l’article 8 de la Convention européenne des Droits de l’Homme. Les conclusions que je tire après une bonne dizaine d’années de travail auprès des institutions européennes, c’est que nous sommes confrontés à trois types de problèmes.

D’abord au niveau international, il est regrettable que les Israéliens aient quitté le champ diplomatique européen. Certes, Israël a des ambassadeurs qui savent intervenir quand il y a de grosses crises. Mais, auprès du Conseil de l’Europe, leur influence est bien faible. Lors de la dernière session du Conseil de l’Europe, du fait qu’Israël était en pleine élection, je n’ai rencontré aucun Israélien dans les couloirs. Et lorsqu’Israël envoie quelqu’un, c’est pour un jour, deux jours. Ce qui n’est pas suffisant pour créer des liens et rencontrer les vrais responsables.

Ensuite, au niveau européen, il existe plusieurs organisations juives européennes, officiellement responsables de défendre les intérêts juifs : or elles ont du mal à travailler ensemble. Elles ont parfois un agenda politique différent, et cela se comprend. Je ne plaide pas pour qu’il y ait une unification ou une uniformisation des organisations juives. Par contre, en ce qui concerne la défense de nos valeurs au niveau du continent européen, là il faudrait qu’on agisse tous de concert, convenir d’une certaine forme de coordination, qu’il y ait une réelle communication entre les organisations.

C’est le syndrome du « deux juifs, trois synagogues » ?

Pour ne froisser personne, je ne citerai aucune organisation : je travaille pour tout le monde. Par exemple, l’une d’entre elles vient de déclarer que les brit-miloth en Suède couraient un grand danger. Effectivement, un parti minoritaire du Parlement suédois vient de mettre à son agenda l’interdiction de la circoncision. Eh bien, nous n’allons pas les laisser faire, et nous allons nous battre comme nous nous sommes battus contre l’Islande qui voulait, en février 2018, interdire la circoncision à but non médical.

Ce que je me demande, c’est quel intérêt ont certaines organisations juives à tirer très tôt, voire trop tôt, la sonnette d’alarme – jusqu’à alerter la presse israélienne ! Dans le cas de la Suède, où le parti majoritaire n’est pas opposé à la circoncision, plutôt que de faire du bruit, ne vaudrait-il pas mieux œuvrer pour renforcer les positions du gouvernement suédois, pour faire en sorte qu’eux-mêmes agissent sur ceux qui veulent interdire la mila ? Aucune organisation ne s’est préoccupée de cela. J’ai parfois le sentiment que leur seul souci, en dénonçant de telles actions, c’est de renforcer leur visibilité pour asseoir leur légitimité ! Parfois, ces comportements rendent plus difficile la recherche de solutions.

Faire valoir les droits de la communauté juive au Conseil de l’Europe, c’est David contre Goliath, non ?

Le lobbying est un travail de fourmi, qui n’a rien à voir avec l’image qu’on s’en fait. La naïveté, c’est de croire qu’il suffirait de rencontrer un président de commission, ou un député ou même le Président d’un Parlement, pour gagner un combat. Il est très rare qu’on arrive à quelque chose en agissant par le haut. Ceux qui font marcher les organisations internationales, ce sont « les petites mains » : les assistants parlementaires, les conseillers, les secrétaires des commissions, voire même les rédacteurs. Pour atteindre ces personnes-là – et pour les convaincre – il faut beaucoup de temps, et arpenter pas mal de couloirs !

C’est un travail de fond, très peu gratifiant, mais c’est un mode d’approche qui paie, car c’est l’assistant parlementaire qui fait l’agenda du député. Les grandes multinationales ont les moyens de payer des lobbyistes professionnels dont la fonction est d’arpenter les couloirs des institutions européennes, mais nous : non ! Pourquoi ? Parce que les organisations juives ne sont pas assez coordonnées, et qu’elles attaquent en ordre dispersé.  

Un parti politique islandais a proposé au Parlement de Reijavik une loi interdisant la circoncision, comment avez-vous réagi ?

Comme c’est un pays qui fait partie des Etats membres du Conseil de l’Europe, j’ai aussitôt prévenu le cabinet du secrétaire général de cette institution, pour lui signifier qu’on entrait dans une situation de crise. On a convenu d’un rendez-vous. Le poste était alors occupé par Thorbjørn Jagland, un socialiste norvégien. Au terme de cette rencontre, au nom de la liberté religieuse – valeur que l’Europe s’est engagée à défendre et à protéger – Thorbjørn Jagland s’est engagé à faire le nécessaire, pour que le projet de ce parti minoritaire échoue. Et c’est ce qui arriva.

Lors de la session parlementaire à Strasbourg, le secrétaire général a reçu la délégation islandaise. Une demi-heure plus tard, au sortir de son bureau, le Parlement islandais publiait un communiqué annonçant que ce projet de loi sera « repris » – c’est-à-dire retoqué – par le gouvernement. Cela semble simple, mais c’est un travail de longue haleine. Et là, nous avons eu beaucoup de chance, parce qu’il est très rare qu’un secrétaire général se mobilise pour des affaires juridiques nationales. Cela ne fait pas partie de ses compétences, et cela peut même représenter pour lui un risque politique. Si Thorbjørn Jagland l’a fait, c’est parce qu’il s’agit de quelqu’un ayant des valeurs, et ouvert à celles de la communauté juive.

Avez-vous procédé ainsi pour défendre la che’hita (abattage rituel) ?

C’est là un dossier très compliqué, sur lequel sont intervenues nombre d’organisations communautaires, et cela sans réelle coordination, et sans le souci d’une présence à long terme. Et c’est là où j’interviens. Quand on sait qu’un projet de loi est en cours de rédaction et que l’on connaît personnellement le rédacteur, on peut lui dire : « Attends ! Je voudrais parler au rapporteur avant que tu rédiges ce paragraphe, car à mon avis il soulève un problème. »

C’est ainsi que travaille un lobbyiste : dans le contact, dans la discrétion. Un jour, un député européen que je connais bien s’est étonné d’avoir été invité dans un restaurant non-cachère par un membre important d’une organisation communautaire chargée de défendre… la cacherout ! C’est de l’inconscience ! Comment peut-on convaincre sans être cohérent avec soi-même ! Pour corriger le tir, je lui ai dit : « Tu vois, le lobby juif, ce n’est pas ce qu’on croit ! »

Quels sont les défis auxquels nous serons soumis par les instances européennes ?

Eh bien, pour arriver à interdire la circoncision, il y a des gens en Europe qui sont en train de rédiger une « Charte des droits de l’enfant ». Ce sera un texte bien-pensant et donc facile à faire voter ! Le problème c’est qu’il comprendra une clause interdisant la circoncision assimilée à une mutilation ! C’est le prochain grand combat !

Au fond de moi, je suis persuadé que le lobbying de la communauté juive devrait se faire par les rabbins. Autrefois, quand on était sous domination romaine, eh bien c’était rabbi Yossi, ou rabbi Yohanan, ou encore rabbi Akiba qui se déplaçaient pour rencontrer l’empereur à Rome. Les grands lobbyistes de l’histoire juive, c’est eux, avec Rashi, le Maharal de Prague, le Maharal de Rothenbourg. Et là on retrouve l’opposition millénaire d’Esaü contre Yaakov. Nouvelle preuve, s’il en fallait, que la Torah est plus que jamais actuelle !

SOURCE: ISRAEL MAGAZINE

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Andre Darmon

Andre Darmon, romancier, est le rédacteur en chef d'Israël Magazine. Israël Magazine 25 ans déjà de présence dans le paysage médiatique franco-israélien. Andre une voix journalistique à part, originale, sioniste, juive mais aussi professionnelle.

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