En Allemagne, « la truie des juifs » devant un tribunal

« Ici à Wittenberg, on peut voir, sur notre église, une truie sculptée dans la pierre. Dessous, se trouvent des porcelets et des juifs qui la tètent. Derrière, se tient un rabbin qui soulève la patte droite de la truie, tire sa queue avec sa main gauche, se penche et contemple avec zèle le Talmud sous la croupe de l’animal, comme s’il y lisait quelque chose d’extraordinaire. Ce qui signale certainement l’endroit où se trouve leur Shem Hamphoras [le nom de Dieu]. « 

« La truie des juifs ». Ces lignes ne sont pas extraites d’un guide touristique. Elles ont été écrites par Martin Luther en 1543. Et si elles ont été tirées de l’oubli, c’est parce qu’elles décrivent un bas-relief dont la présence, sur la façade arrière de l’église Sainte-Marie de la ville de Wittenberg (Saxe-Anhalt), berceau de la Réforme protestante, a suscité, ces dernières années, une âpre controverse en Allemagne, comme l’explique Le Monde dans une enquête datant de 2017.

Cette église de Wittenberg (au nord de Leipzig), Martin Luther y prêchait autrefois. Ce « Judensau », ou « cochon juif » remonte au 14e siècle et c’est peut-être la plus connue des 20 reliques du Moyen Âge, sous diverses formes, qui ornent encore les églises à travers l’Allemagne et ailleurs en Europe. Des militants ont introduit une action en justice demandant le retrait de la sculpture. Un tribunal devrait prendre position mardi prochain.

Œuvre antisémite

Le judaïsme considère les cochons comme impurs, et certains estiment que cette sculpture est très offensante. Le relief de Wittenberg « est une terrible falsification du judaïsme, une diffamation et une insulte au peuple juif« , maintient Duellmann, un ancien étudiant en théologie protestante qui s’est converti au judaïsme dans les années 1970.

L’homme s’est impliqué dans le débat sur le retrait de ce « Judensau » en 2017, l’année où l’Allemagne a célébré le 500e anniversaire de la Réforme (qui aboutira à une scission entre l’Église catholique romaine et les Églises protestantes). Duellmann participe à des actions à Wittenberg contre la sculpture et se dit prêt à poursuivre la ville en justice lorsqu’il est devenu évident que l’Église n’était pas prête à la démolir l’œuvre.

Lorsque l’église a été rénovée au début des années 1980, la paroisse avait pourtant décidé de laisser la sculpture en grès en place. Elle a également été restaurée. Huit ans plus tard, un mémorial a même été construit sur le sol en dessous, faisant référence à la persécution des Juifs et au meurtre des 6 millions de personnes lors de l’holocauste nazi, comme l’explique AP. Un cèdre a également été planté à proximité pour signifier la paix, et un panneau donne des informations sur la sculpture en allemand et en anglais.

Souvenir nécessaire ou trop pesant ?

Le pasteur Johannes Block estime de son côté que l’église est « dans le même bateau » que le plaignant et considère également la sculpture comme insultante. La paroisse, dit-il, « n’est pas non plus heureuse de cet héritage difficile« .

Cependant, il soutient que la sculpture « ne parle plus d’elle-même en tant que pièce solitaire« , mais qu’elle s’inscrit dans une « culture du souvenir » grâce au mémorial. « Nous ne voulons pas cacher ou abolir l’histoire, mais prendre le chemin de la réconciliation avec et à travers l’histoire« , dit-il.

« La majorité de la paroisse Town Church ne veut pas que cela devienne une pièce de musée, mais qu’elle avertisse et demande aux gens de se souvenir de l’histoire sur le bâtiment, avec l’original« , dit M. Block.

Un argument qui ne semble pas assez fort pour Duellmann. Le « cochon juif » n’est pas affaibli par le mémorial, dit-il. « Il continue à avoir un terrible effet antisémite dans l’église et dans la société. »

Dans l’Église les opinions sont mitigées. L’an dernier, l’évêque luthérien régional, Friedrich Kramer, s’est prononcé en faveur de l’enlèvement de la sculpture du mur de l’église et de son exposition publique sur le site avec une explication. Il est contre l’idée de la mettre dans un musée.

Si les juges ordonnent que la sculpture soit enlevée, ce n’est peut-être pas la fin de l’histoire. M. Block dit que l’Église demanderait aux autorités d’évaluer s’il est possible de l’enlever d’un bâtiment qui fait l’objet d’une ordonnance de préservation (l’Église est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO), et que d’autres actions en justice suivraient probablement.

SOURCE : RTBF

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