Crèches publiques, privées, garderies illégales : comment s’y retrouver en Israël ? 

La petite enfance est un secteur florissant qui a de beaux jours devant lui en Israël. Avec une démographie galopante et des mères débordées qui reprennent le travail très vite après la naissance de leurs tout-petits, les crèches se sont multipliées et l’offre, vaste, laisse perplexe. Crèches publiques, privées, légales ou illégales, comment s’y retrouver ? Quelle est la structure qui offrira un maximum de bien-être et de sécurité à votre enfant ? Enquête de Dahlia Perez pour notre partenaire, Israël Magazine.

Sur la photo, un jeune couple pose. Les visages sont graves, ravagés par le chagrin. Sur le cliché qu’ils nous montrent, un beau bébé aux joues joufflues sourit à l’objectif. Ses parents, Dorina et Vladimir, ne le verront jamais grandir. La mort violente de leur petite Yasmine, 14 mois en mai 2018, décédée suite aux maltraitances infligées à la crèche par son assistante maternelle, a choqué l’opinion publique israélienne. L’horrible fait divers a réveillé les consciences et provoqué un état des lieux de la réglementation des structures de garde pour les tout-petits. Aujourd’hui, après des affaires qui ont défrayé la chronique, et révélé les défaillances d’une législation très permissive, la crainte des parents de voir leurs enfants en bas-âge exposer à la maltraitance de personnels non-formés est réelle.

Elle s’est transformée en revendication. Israël est à la traîne par rapport au reste des pays développés sur le taux d’encadrements des enfants dans les crèches. Manque de contrôles, d’inspections, personnel en sous-effectifs et souvent exploité. De nombreuses garderies illégales se sont développées dans le pays. On y trouve de tout, de la nounou irréprochable qui travaille à domicile au jardin d’enfants qui emploie peut-être un monstre ou une personne au bout du rouleau…  

Le public et le privé

Si, de manière générale, ce manque d’encadrement et de supervision peut mener au pire, la réalité, sur le terrain, reste complexe. Judith, 29 ans, est conseillère parentale pour la Petite Enfance. Elle explique : « Il y a les crèches publiques, qu’on appelle méonot. Elles fonctionnent avec le ministère de l’Economie. Les places sont limitées. Ce qui est intéressant dans ces structures, ce sont les réductions au niveau du prix. Les différences avec les crèches privées (michpartonim) sont conséquentes. Ces méonot sont gérés par des associations comme la Wizo, Naamat ou Emouna. »

Des structures légales et encadrées, certes, mais qui fonctionnent avec des metapelot (assistantes maternelles)  très souvent non qualifiéesou qui ont reçu, au départ, une formation assez basique pour s’occuper des enfants. Judith précise : « Dans chaque classe, selon l’âge des petits, il y a une assistante maternelle pour 6, 8, ou dix enfants. Chaque classe se divise en trois groupes. Les normes sont une metapelet pour six bébés. » Le maon est la structure légale et déclarée en Israël. Elle est soumise à des inspections, pour être sûrs que les enfants sont bien gardés et bien traités. 

Travailler en crèche sans qualification, une situation courante en Israël

Levanaa été engagée au début de son Alya comme metapelet dans un maon estampillé Naamat. Elle se souvient : « La directrice m’a demandé ce que j’avais fait avant, mon âge, mes études, et si j’avais des enfants. Mais on ne m’a demandé aucun diplôme, ni justificatif. » En Israël, les études pour devenir metapelet (assistante maternelle pour les 0-3 ans) durent trois ans. Mais ce personnel qualifié n’est guère valorisé par ces structures. De nombreuses garderies préfèrent en effet embaucher du personnel non qualifié, qui lui coûtera entre 4 000 et 4 500 shekels par mois. 

Il faut apprendre sur le tas et accepter des conditions de travail pénibles. Levana me confirme une réalité sur le terrain qui laisse songeur : « Dans un maon, il faut être opérationnel dès 7 heures du matin, 8 heures d’affilée. Il n’y a pas de pause. J’avais juste mon expérience personnelle de maman. J’ai été rattaché à une metapelet qui elle était en charge de me dire ce qu’il fallait faire et qui faisait un rapport quotidien à la directrice. Elle passait assez régulièrement pour voir mon attitude. J’ai intégré l’équipe progressivement. »

Au bout de six mois environ, Levana accède à une formation interne, sous certaines conditions. Elle précise : « Ma première approche s’est faite sans qualification. Les inspectrices internes de Naamat passaient durant cette période pour regarder ma façon de travailler et pour décider si j’allais rester ou pas.Ce qui est problématique, c’est qu’effectivement il y a des metapelot qui viennent travailler avec un diplôme mais qui commencent avec le salaire minimum.

Pas de réglementation

Quant à moi, j’ai commencé au taux horaire de 23,90 shekels.  Il y a un salaire de base, même pour les diplômés. Et il augmente avec le temps, l’ancienneté». Judith constate : « Dans un maon, il y a tous les âges, de 0 à 3 ans, et plusieurs classes. Ce qui fait quand même beaucoup d’enfants. Les michpartonim sont plus petits, mais ils sont sans surveillance. Aucune loi ne l’exige aujourd’hui en Israël. Certains ont leur michparton dans leur maison, d’autres louent un lieu spécifique adapté à l’accueil de petits enfants. Ce ne sont pas forcément des gens qui ont été formées. Personne ne vérifie. »

Ces michpartonim ont-ils un agrément de la mairie pour pouvoir exercer ? « Non, ce n’est pas le cas pour exercer en tant que professionnel dans le monde du développement de l’enfant. On leur demande juste le document attestant qu’ils ont créé une entreprise. Mais il n’y a rien sur leur niveau de professionnalisme pour la petite enfance ». Beaucoup de femmes néanmoins suivent une formation avant d’ouvrir leur michparton privé. Si elles font du bon travail, le bouche à oreille suit.

Aujourd’hui, beaucoup dénoncent le manque de formation du personnel encadrant et le manque de réglementation de l’Etat, notamment suite aux graves affaires de maltraitance qui ont fait la une. La réalité sur le terrain reste néanmoins contrastée. Judith précise : « Ce qu’on peut dire en règle générale, c’est que dans les méonot qui sont sous la supervision du ministère il est censé y avoir un peu plus de règles pour la sécurité et le traitement de l’enfant. Mais les femmes qui viennent travailler en tant que metapelot reçoivent une formation assez basique, il faut le savoir. » 

Lourde responsabilité

Pour les michpartonim privés, Judith recommande aux parents de choisir une metapelet qui a été formée pour la petite enfance : « S’occuper d’un enfant et surtout s’occuper de six bébés ne s’improvise pas. Il faut quand même avoir appris comment le faire en gardant son calme, en étant capable de rester patient, car ce n’est pas facile à gérer. » Même son de cloche chez Levana : « En tant que metapelet, on intègre une position très délicate. Prendre en charge des tout-petits toute la journée est très dur, car le nombre de bébés par metapelet est élevé.

Elle a cette responsabilité sur ses épaules, qu’elle partage avec la directrice qui est en première ligne s’il arrive quoi que ce soit. En France, la norme est une metapelet pour quatre bébés, contre six ici. »En tant qu’ancienne metapelet et ex-directrice d’un maon, elle note des dysfonctionnements surtout liés à la surcharge de travail : « Au maon, il y a des visites très régulières pour vérifier les normes de sécurité : l’électricité, les portes. Il n’y a pas un endroit où un enfant puisse se cogner. Ils sont très drastiques sur ce point. Après, concernant les bébés, c’est autre chose.

Moi, personnellement, je pense qu’il serait bien que les meonot, comme Naamat, Wizo et Emouna mettent des caméras pour que les parents puissent se sentir rassurés. Si la direction et les collègues constatent qu’une metapelet n’en peut plus, il ne faut pas hésiter à lui dire d’aller faire une pause pour la laisser se détendre un peu. Le problème, c’est que dans ces conditions-là, il n’y a pas forcément le personnel pour remplacer la metapelet qui craque. »

Pour un vrai contrôle d’Etat des crèches privées

Aujourd’hui, pour essayer de pallier à ce système défaillant, les méonot font en sorte que chaque metapelet soit responsable de son groupe mais aussi de ce qui se passe dans la classe entière, en surveillant ses collègues. Une mesure jugée insuffisante car une employée peut choisir de fermer les yeux, ou même devenir la complice de mauvais traitements.

Après d’âpres débats, la Knesset a enfin adoptée une loi rendant obligatoire la présence de caméras de surveillance dans les crèches. À partir de septembre 2020, toutes les garderies devront installer un dispositif de surveillance vidéo, sauf opposition majoritaire des parents. Le but, garder une trace de toutes les activités qui seront enregistrées, afin que ces images puissent être visionnées par les autorités en cas de soupçon de maltraitance. 

En tant que maman, Judith privilégie des critères bien précis pour choisir une crèche : « Pour moi il y a deux critères. D’abord, que la metapelet ait suivi une formation dans le domaine de l’éducation de l’enfant et de son développement. Pas une formation basique de quelques heures, je veux savoir ce qu’elle a réellement étudié dans ce domaine. Deuxième critère, la sécurité. S’il n’y a pas ces deux choses, l’enfant est en danger, ou physique, ou émotionnel. Après, on s’adapte, le trajet, le prix, mais les deux règles de base dont je vous ai parlé sont essentielles. »

La nécessité d’une formation

Le choix entre maon ou michparton reste à l’appréciation de chacun. Judith nous confie avoir mis ses enfants dans des structures privées. Elle insiste sur la nécessité d’être formé : « Le manque de formation, c’est ça qui mène aux problèmes qu’on voit, les maltraitances, etc… Le fait que chaque personne puisse devenir metapelet et qu’il n’y ait aucune loi ou aucun critère de base pour recruter est un problème. » Levana, elle, pointe une législation trop laxiste : « Personnellement, je pense que le rôle de la direction est aussi d’être renseignée sur l’état mental d’une employée. En Israël, je n’ai jamais entendu parler de médecine du travail !

On ne fait pas de prévention. Est-ce qu’il y a des évaluations qui sont faites ? Si la personne a un problème personnel, est ce que cela influe sur son comportement avec les enfants, ou pas ? L’attestation d’un médecin certifiant qu’on est apte à travailler avec des enfants, c’est une chose qu’on demande automatiquement à l’embauche.  D’après les règles, la postulante ne peut pas travailler si elle n’a pas amené ce papier-là. Mais qu’en est-il après des années d’exercice ? »

En Israël, la metapelet est considérée comme une éducatrice, mais d’autres tâches aussi lui incombent. Après avoir mené des activités d’éveils, changé et donné à manger à son groupe, elle doit faire le ménage…. Souvent, au détriment des enfants qui sont livrés à eux-mêmes. Le ras le bol n’est pas loin : « Quand les enfants dorment, il faut nettoyer, ranger, passer la serpillère. Il y a tout ce travail aussi que les metapelot doivent faire en crèches, en plus de s’occuper de l’enfant.

Metapelet… bonne à tout faire dans les crèches

Ce n’est pas forcément compatible avec sa fonction. Car soit la metapelet s’occupe d’éducation, donc des activités liées au développement de l’enfant au niveau cognitif et moteur, soit elle fait le ménage ! Quand tu as déjà six enfants à changer, les quatre repas à servir et après le nettoyage, le laps de temps qui te reste est très court. Et, pendant qu’elle range ou qu’elle change un petit, la metapelet ne peut pas s’occuper de son groupe. Sa collègue doit gérer le double d’enfants, c’est-à-dire douze. »

Au final, pour éviter de faire le mauvais choix, la vigilance reste de mise. Comment un enfant peut-il soudain se retrouver en danger dans une crèche ? A qui ou à quoi en attribuer la faute, la responsabilité ? Judith, notre conseillère parentale, explique : « Premièrement, il faut aller voir. Avoir des recommandations, c’est bien, mais il faut sentir les choses. Il faut ouvrir vos yeux et écouter, rentrer dans la classe, regarder comment elles prennent les bébés dans leurs bras, comment elles les regardent, comment elles leur parlent : est-ce que le ton est doux, est-ce qu’elles montrent de l’affection aux enfants ou est-ce que c’est plutôt une gestion un peu brusque ?

Les tarifs des crèches

Est-ce que le lieu est sécurisé ? C’est très important. » Reste la question du budget à accorder au type de garde que l’on choisit. Outre les grandes différences de tarifs entre méonot et michpartonim privés, les coûts varient aussi beaucoup selon les régions. En Israël, les parents qui travaillent et qui veulent une place pour leur enfant en crèche publique devront débourser entre 2000 et 2500 shekels. Une aide financière, dans la majorité des cas, prendra en charge une grande partie de ce coût. Quant aux michpartonim privés, leurs tarifs peuvent s’élever jusqu’à 4500 shekels. Un budget conséquent qui n’est pas à la portée de toutes les bourses…

Pour que les parents aient une réelle alternative dans leurs choix, les aides à la garderie devraient être étendues aux crèches privées légales. Ces structures auraient dû depuis longtemps être contrôlées par l’Etat. C’est aujourd’hui le combat de milliers de parents israéliens, en mémoire de la petite Yasmin Vinta. Pour que plus jamais un tel drame ne se reproduise.  

SOURCE: ISRAEL MAGAZINE

Découvrez un exemplaire du magazine gratuitement

Andre Darmon

Andre Darmon, romancier, est le rédacteur en chef d'Israël Magazine. Israël Magazine 25 ans déjà de présence dans le paysage médiatique franco-israélien. Andre une voix journalistique à part, originale, sioniste, juive mais aussi professionnelle.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.