50 ans de Tamkine des Frères musulmans au Qatar

50 ans de Tamkine des Frères musulmans au Qatar

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Par Mohamed Louizi

Suite de la réaction de Mohamed Louizi à la situation actuelle dans le Golfe. Lire ici la première partie :  Qatar : le compte à rebours est-il déclenché ?


Toujours en réaction à la situation tendue dans le Golfe, j’ai demandé l’autorisation à mon éditeur pour publier ici un extrait de mon essai autobiographique « Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans, retour éclairé vers un islam apolitique » (Michalon-2016).

Il s’agit du passage expliquant l’implantation de la mouvance islamiste au Qatar depuis la fin des années 1950 à nos jours et comment elle a fait de « l’éducation » de la jeunesse qatarie la priorité des priorités.

En France, les Frères musulmans, via l’enseignement privé, suivent la même stratégie. Ainsi, si l’Arabie Saoudite s’est appuyée sur le clergé wahhabite pour exister et influencer le monde, l’émirat du Qatar s’est appuyé sur les Frères musulmans pour exister aussi, se développer et influencer au-delà de ses frontières.

La crise actuelle est la conséquence de cette longue histoire de complicité entre les qataris et les islamistes.

De nombreuses clefs de compréhension du cas présent sont liées à cette histoire méconnue. Notamment l’histoire des trois vagues migratoires, des cadres frères musulmans, qui ont fait du Qatar leur base de repli durant les soixante dernières années. Entre le Qatar et les Frères musulmans, on peut parler d’un mariage catholique indissoluble. Voici pourquoi, en quelques paragraphes et images aussi :

« Depuis le milieu des années 50, le Qatar, ce petit pays comptant à l’époque presque 40 000 habitants seulement – la commune française de La Courneuve en compte presque autant ! – et comptant désormais moins de deux millions et demi d’habitants, dont 80 % sont des étrangers, avait reçu une première vague de réfugiés fréristes, fuyant l’Égypte et la répression de Gamal Abdel Nasser.

Dans un livre arabe collectif, de référence, intitulé Les Frères Musulmans et les Salafistes aux pays du Golfe (الإخوان المسلمون و السلفيون في الخليج), l’écrivain égyptien Mustapha Achour donnait les noms de ces leaders très aguerris, composant cette première vague d’exilés idéologiques parmi lesquels l’on trouve les «frères» Abdelabadii Saqr, Abdelmouiz Abdel Sattar, Ahmed al-Assal et un certain … Youssef al-Qaradawi !

Étant donné le nombre réduit des qataris à cette époque – moins de 40 000 habitants -, et leur concentration démographique à Doha, cela a facilité la tâche prosélyte de ces cadres islamistes jouissant déjà d’une reconnaissance et d’une respectabilité significative.

Ils ont réussi à établir des liens de confiance avec la famille royale et ont commencé à prêcher leur vision dans les mosquées, en ciblant principalement la catégorie des jeunes, élèves et étudiants. Certains étudiants ont été encouragés, ensuite, à rejoindre les universités du Caire, non seulement pour poursuivre leurs études et décrocher un diplôme qualifiant, mais surtout pour être pris en charge par un encadrement idéologique intensif dans les cercles éducatifs de la maison-mère.

Les relations de confiance établies à ce moment précis avec la famille royale – qui observait par ailleurs cette installation d’un bon œil avec l’espoir que ces cadres islamistes puissent permettre à l’Émirat de peser culturellement et idéologiquement et, si possible, de concurrencer à l’avenir la monarchie saoudienne wahhabite – ont permis à Youssef al-Qaradawi de participer activement aux travaux de fondation de la faculté des sciences islamiques qatarie et de rédiger son programme d’enseignement.

Le contexte social, économique et la stabilité politique de l’Émirat ont permis aux Frères musulmans de s’enraciner davantage, d’éduquer la jeunesse aux standards islamistes et de diffuser sans difficulté, et surtout sans aucune concurrence idéologique progressiste de gauche, par exemple, la pensée d’Hassan al-Banna. Cette jeunesse a eu accès à toute la littérature de la mouvance : les livres des égyptiens Sayyid Qutb et Mohamed al-Ghazali, du libanais Fathi Yakan et du syrien Saïd Hawwa, entre autres. La défaite des arabes de 1967 avait discrédité définitivement les idéaux du panarabisme, l’idéologie des « frères », se basant sur le slogan «L’islam est la solution» (الإسلام هو الحل), s’est vue, au contraire, validée voire bonifiée, y compris dans le désert !

Par ailleurs, la deuxième vague migratoire des «frères» vers le Qatar est venue de la Syrie. Il s’agit de la vague fuyant le régime baasiste d’Hafez al-Assad lorsque celui-ci a intensifié, vers la fin des années 70, la répression des membres de la mouvance, en riposte au climat d’insécurité et de terreur que celle-ci faisait régner dans le pays à travers les actes terroristes de sa branche armée secrète, matérialisés par de nombreux assassinats politiques et d’autres actes de violence comme celui, survenu en juin 1979, lorsqu’un commando des «frères» était parvenu à liquider 32 élèves officiers, à l’intérieur de l’école d’artillerie d’Alep. La répression sanglante d’Hafez al-Assad a atteint son apogée en février 1982, lorsque l’armée syrienne s’est livrée à un massacre dans la ville d’Hama, faisant 15 000 morts, en majorité des civils, selon les statistiques d’Amnesty International.

Cette répression sanglante a poussé des cadres islamistes à rejoindre de nombreux pays du Golfe, en particulier le Qatar. Là où les bases étaient déjà posées.

Parmi ces Frères musulmans, un en particulier continue de structurer la pensée idéologique et stratégique des islamistes, en Orient comme en Occident. Il s’agit d’Omar Abid Hassanah qui avait fui le régime baasiste vers la fin des années 70.

Dès son arrivée à Doha, il s’est associé à deux élèves de Youssef al-Qaradawi : le jeune qatari Abderrahmane Abdellah Al Mahmoud, formé au Caire et à l’université al-Azhar – qui fut en 1995 ministre des affaires religieuse qatari ! – et un autre jeune, nommé Youssef al-Modaffar. Les trois ont formé le premier comité d’édition de la revue et du livre Al Oumma (مجلة و كتاب الأمة) financés par l’argent de ladite Présidence des tribunaux légaux et des affaires religieuses (رئاسة المحاكم الشرعية و الشؤون الدينية), qui n’est autre que l’ancêtre de l’actuel ministère des affaires religieuses qataries.

Omar Abid Hassanah occupait le poste de directeur de rédaction de la revue Al Oumma, durant les six années de son édition mensuelle de 1980 à 1986, et préfaçait systématiquement tous les livres Al Oumma dont l’édition s’est poursuivie après l’arrêt de la revue pour des raisons inexpliquées jusqu’à aujourd’hui. En 1994, le Qatar a offert la nationalité à ce «frère» syrien, en reconnaissance de ses loyaux services envers l’Émirat pétrodollar !

La troisième vague migratoire des Frères musulmans vers le Qatar date du lendemain des attentats du 11 septembre 2001.

Les «frères» saoudiens ou égyptiens résidant en Arabie Saoudite ont vécu quelques difficultés sécuritaires, causées par des pressions américaines, et ont préféré le paradis qatari, là où l’œuvre de la confrérie se poursuit d’arrache-pied, depuis plus d’un demi-siècle. Leur arrivée s’est produite au moment où la question de la dissolution stratégique, volontaire et unilatérale de la branche qatarie des «frères», à partir de 1999, a été sérieusement envisagée. Une partie de la confrérie de l’Émirat, comptant une centaine de membres très actifs, et après des années de réflexion, sous la direction d’un frère stratège, Jassim Sultan, avait décidé de dissoudre organiquement et administrativement la branche, car elle avait jugé que l’organisation et les statuts généreraient plus de soucis sécuritaires et organisationnels que de facilités d’action. La stratégie de la discrétion va naturellement de pair avec celle de l’infiltration des sphères du pouvoir central.

Une partie de la confrérie s’est transformée depuis 2003 en une sorte de courant de pensée dont les idées semblent être très répandues au sein des hautes sphères du pouvoir. Toutefois, un autre groupe de «frères» qataris reste constitué, à en croire le propos d’Abdelaziz al-Mahmoud.

Ce groupe poursuit l’action de la maison-mère et continue à organiser ses activités, ses rassemblements et surtout à séduire des «catégories bien définies de la jeunesse», dit-il. Ainsi, depuis 2003, une nouvelle étape de l’enracinement idéologique et institutionnel bipolaire a commencé. Certains ont préféré se fondre au sein de la toute petite masse démographique qatarie en jugeant ce procédé plus sûr et plus efficace que d’avoir une structure pyramidale, des statuts, des locaux et un titre handicapant, car chargé d’histoire, pas toujours séduisante.

D’autres ont préféré le maintien des structures d’éducation et d’endoctrinement, car être «frère», c’est d’abord un engagement organisationnel, une allégeance à l’obéissance et une action dans le droit fil du plan stratégique. Ces aménagements tactiques, l’un voilé, l’autre pas, permettent aux «frères» du Qatar de gagner davantage en puissance, à travers l’éducation et l’enseignement de la jeunesse, à travers une présence médiatique satellitaire très significative, en particulier via la chaîne Al Jazeera, et aussi à travers la diffusion, par l’argent du pétrole, de l’idéologie, dans toutes les langues, et aux quatre coins de la planète.

Ici, en France et en Europe, le Qatar s’appuie sur des organisations islamistes affiliées au Tanzim international de la mouvance comme la FOIE, l’UOIF et le Collectif des musulmans de France (CMF), ainsi que sur le concours de nombreuses personnalités influentes, comme celle de Tariq Ramadan et sa frérosphère composée de chercheurs et de journalistes. D’ailleurs, la chaire du prédicateur suisse, à l’Université d’Oxford, a été financée par le Qatar. En plus, en janvier 2012, celui-ci est devenu directeur du Centre des recherches sur la Législation islamique et l’éthique (CILE), fondé par la cheikha Mozah bint Nasser Al Missned, la troisième femme de l’ancien émir du Qatar et la mère de l’actuel émir, avec le soutien appuyé et la bénédiction bienveillante de Youssef al-Qaradawi »[1].

Note :

☆☆☆

[1]- Mohamed Louizi, Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans, 7 janvier 2016, Michalon, p.281.

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